
Portrait Libération
par Maurice G. Dantec le 10/02/1999 Libération
MUTANT MUTANDIS
PORTRAIT DE MAURICE G. DANTEC
paru dans Libération en 1999
Mutant mutandis
Maurice Georges Dantec, 39 ans, ouvre
le roman noir à la quatrième dimension et explore les confins de la galaxie
musicale.
Par SABRINA CHAMPENOIS pour Libération en 1999.
Maurice G. Dantec en 7 dates
13 juin 1959.
Naît à
Grenoble.
1971.
Entre au lycée Romain-Rolland d'Ivry; milite dans des
groupuscules gauchistes.
1977-1989.
Membre de divers groupes
punks.
1986-1991.
Rédacteur publicitaire, agent de marketing téléphonique,
créateur d'une société multimédia.
1992.
Parution de la Sirène rouge
(«Série noire», Gallimard).
1995.
Parution des Racines du mal («Série
noire», Gallimard).
Mars 1999.
Parution de Babylon Babies («la Noire»,
Gallimard) et du «Plan» (Sub Rosa), album du groupe Schizotrope.
Le
09/04/1999
Maurice
Georges Dantec, 39 ans, a publié sur le tard des romans à succès que nul ne sait
trop où situer. Des pavés qui brassent présent et futur, jonglent sur fond de
chaos planétaire avec toutes les interrogations possibles (politiques, éthiques,
technologiques, psychotropiques...). Une production hybride, que journaux et
libraires placent ici en rubrique «roman policier», «science-fiction» ou
«littérature».
Ces objets rédactionnels non identifiés émanent d'un auteur qui a proposé
un jour à son éditeur d'indiquer au dos de ses livres, en guise d'élément
biographique, «Vit sur terre». Et, quand on lui demande d'où il vient,
il répond: «Comment ça, d'où je viens? De Mars ? En tout cas, Mars, ça me
va, je m'en sens de plus en plus proche...» En ce début de samedi
après-midi, l'homme en pantalon et sweat-shirt à capuche noirs reçoit à Paris,
dans un appartement ensoleillé. Il est tranquillement attablé devant un Coke, un
paquet de blondes à portée de main; affable, souriant, il répond d'une voix
douce, aux antipodes des accents apocalyptiques de son nouvel opus, Babylon
Babies. Et, quelques jours plus tard, Dantec brouille encore les pistes: en
concert dans une salle bondée de l'Est parisien, devant un écran bombardé
d'images psychédéliques, il lit d'une voix distordue par les machines, un texte
du philosophe Gilles Deleuze. Le voilà membre de Schizotrope, le groupe qu'il a
fondé avec le père de la musique électronique française, Richard Pinhas.
«J'ai refusé le premier texte qu'il m'a soumis, au début des années
90, parce qu'il relevait trop de la science-fiction, se souvient son éditeur
Patrick Raynal, qui dirige la Noire et la Série noire chez Gallimard. Mais j'ai
senti immédiatement qu'il pouvait apporter ce que je cherchais depuis longtemps
pour le roman noir français: une vision sur le futur.» Six mois plus tard,
Maurice Dantec apporte la Sirène rouge, qui rompt effectivement avec la veine
sociale du polar français héritée des auteurs gauchistes des années 70. Dantec a
pourtant grandi dans l'engagement, celui de ses parents communistes. Le père,
journaliste scientifique (auvergnat), et la mère, couturière (bretonne), «se
sont rencontrés comme souvent dans l'après-guerre, dans le militantisme», et ont
vécu douloureusement leur exclusion du PCF pour dissidence, en 1968
(«c'était vraiment comme une histoire d'amour qui s'arrête»). Dans leur
sillage, il a vécu longtemps dans la banlieue rouge d'Ivry-sur-Seine, a été
lycéen à Romain-Rolland, «bastion des Jeunesses communistes, où la liberté
d'expression des autres était vraiment réduite, surtout celle des autres membres
de l'extrême gauche, les groupuscules trotskistes, maoïstes, etc.».
Et puis il y a eu ce que Maurice Dantec appelle sobrement «l'aventure
punk», son big bang intérieur. C'était à la fin de la guerre du Viêt-nam,
mais lui se sentait «complètement étranger à l'allégresse générale».
C'est qu'entre-temps, un animateur socioculturel du lycée (et futur père du
Poulpe), Jean-Bernard Pouy, a élargi son horizon, l'a initié à J.G. Ballard,
Philippe K. Dick, Norman Spinrad, William Burroughs... Et, simultanément, par
des articles de Rock & Folk et Best, Dantec a découvert une autre musique
que «le rock dominé alors par Genesis». «Les groupes un peu durs, style
Stooges, MC5, présentaient, entre autres, l'intérêt d'être un peu provoc
vis-à-vis de la mentalité Nouvel Obs qui commençait à s'installer.» C'est
décidé : Maurice Dantec sera punk. Il ne reste pas grand-chose du rêve de gamin
de devenir cosmonaute que son père alimentait avec une poupée Gagarine rapportée
d'URSS et des livres sur la conquête spatiale. Quoique... Dantec s'affranchit
autrement de l'attraction terrestre: «En matière de drogues, j'ai essayé
tout et n'importe quoi; pour moi, la coke était à peine un psychotrope... Le
problème, c'est qu'on faisait ça dans l'inconnu total... Avec le sida, ça a été
terrible, pas mal de copains ne sont plus là.»
Aujourd'hui, quand il évoque la période de ses 20-30 ans, Maurice Dantec
parle de «dèche noire», de petits groupes qui n'ont jamais vraiment
décollé, de projets de disques avortés, d'un passage par la pub puis par le
marketing téléphonique, et d'un retour obligé chez sa mère, en banlieue, après
l'échec immédiat d'une société de communication multimédia lancée à la veille de
la guerre du Golfe. Rien à voir avec l'écrivain dont le troisième roman affiche
un tirage de 60 000 exemplaires à peine trois semaines après son lancement, et
que le cinéma va adapter? Pas si sûr. Car Dantec, venu à l'écriture parce que
«c'est un des territoires d'expression», reste un laboratoire ambulant.
Sa consommation de drogues désormais «sous contrôle», il lit «tout
le temps», cite parmi les «radars les plus pointus», DeLillo,
Ellroy, Houellebecq («un auteur français qui s'intéresse à la physique
quantique, à la sexualité, à la morale, à la métaphysique, tu dis
champagne!»), écoute de la musique (Prodigy, Primal Scream, Björk...), en
fait dans le cadre des groupes Schizotrope et Heldon... Une approche
expérimentale et globalisante, comme dans ses livres, comme dans sa
conversation: il faut ainsi parfois s'accrocher, quand il passe de l'Histoire,
«qui est un grand chaos, une suite de ruptures plutôt que de progrès»,
à l'écriture, «processus bizarre entre toi et l'espèce de machine en toi qui
se prétend écrivain».
Certains s'exaspèrent de son «verbiage» et ironisent sur ces
«livres-fatras»... Lui se défend de vouloir expliquer quoi que ce soit, parle de
l'écrivain comme d'un «biotope». «C'est un esprit en réseau, dit
Yannick Bourg, auteur de polars et ami de Dantec. Il charrie une connaissance
encyclopédique, dynamite les frontières entre les disciplines et les
genres.» Ainsi faudrait-il prendre Dantec, non comme un analyste mais comme
le miroir d'une époque confuse ? Quitte à en passer par un certain degré de
schizophrénie («Ah ah... C'est vrai que je pourrais bien finir ma vie en HP en
me prenant pour Napoléon»), quitte à asséner un peu vite qu'«entre la gauche et
la droite, il n'y a pas de grande différence» et à choquer.
A défaut d'une logique imparable, Dantec a de la suite dans les idées.
Depuis 1997, il vit à Montréal. Il s'est «exilé» pour «fuir la France où
rien ne bougeait et où tout devenait trop agressif», et surtout l'Europe et
ceux qu'il appelle les «Zéropéens» parce qu'ils ne sont pas intervenus en
Bosnie. Lui est allé à Sarajevo en 1995, refuse de dire ce qu'il y a fait,
mais affirme avoir la légitimité de railler, comme dans Babylon Babies,
«les intellectuels parisiens qui venaient discuter du théâtre moderne quand
le courant manquait dans le centre-ville historique» - ici et là, on
suggère qu'il aurait transporté des armes. Aujourd'hui, il approuve les
bombardements en Serbie mais a définitivement abandonné son utopie d'«Etats-Unis
d'Europe». Et l'avenir? No future? «Je n'ai jamais dit qu'il n'y aurait pas
de futur ; simplement, je m'interroge sur ce qu'il sera. Peut-être pas humain,
peut-être pas sur cette planète...» .