"Le monde est rempli d'innocents ; c'est à se demander qui commet tous ces crimes."
Manuel de survie en territoire zéro
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Maurice G Dantec

Interview Les Ours

par Maurice G. Dantec le 05/03/1996 Les Ours

LeS oUrS :
J'ai remarqué un effet boule de neige sur les lecteurs. En général, après avoir fini Les Racines du Mal on veut le faire lire à d'autres.

Maurice G. Dantec :

Depuis quelques mois, on me dit pas mal ça. Ca évite des frais de publicité, c'est bien.

Après avoir lu Les Racines du Mal, on met en connection tous ces actes de violence isolés, dont on entend parler chaque jour. On a l'impression que cette vague de violence atteindra son paroxysme probable en fin de millénium. Pensez-vous que 1999 sera une année terrible ?

Moi, j'ai pris le truc à l'envers. Il y a un millénarisme, qui consiste à dire « En l'an 2000, tout va changer », et moi j'ai voulu retourner le probleme, càd montrer que l'histoire allait continuer. Ce n'est pas le changement de siècle en lui-même qui est important, c'est comment c'est interprété par les humains. Le fait qu'on passe soudainement le 31 à 00h de l'an 1999 à l'an 2000, n'a strictement aucun intérêt, ce qui est intéressant, ce sont toutes les interprétations que les humains vont en faire. Pourquoi ? Parce que c'est un chiffre symbolique, et que le millénarisme court dans la civilisation chrétienne depuis un millénaire voire deux. Il est possible qu'il y ait une sorte de « micro-apocalypse », comme je la décris. Mais ce sera uniquement parce que les humains l'auront décidé, par répercution de l'inconscient collectif. Je ne crois pas à une espèce d'horloge sacrée, divine, qui dira « Ah ! Le 31 décembre, tout doit exploser ! ». J'avais envie de me servir de ça pour montrer qu'en fin de compte, il est possible que ça se passe simplement parce que les humains auront pensé que c'est possible.

On parle de plus en plus de la violence. Est-ce que vous pensez que plus on en parle, plus y en a ?

Non. Moi je ne pense pas que plus on en parle, plus y en a. Je pense que plus il y en a, plus on en parle. Il y a quand même une tendance, aujourd'hui, à vouloir mettre sur le dos du cinéma ou de la télévision les crimes qui se passent dans le réel. Ca me semble être, de la part des politiques, la stratégie la plus vicieuse qu'ils aient mis au point depuis des années. C'est maintenant les artistes qui parlent du réel qui sont coupables à la place du réel. Là, on atteint quand même des sommets dans le politiquement correct. C'est même de la machination mentale. Dans ce cas là, on interdit Shakespeare, ou Homère, Dostoïevski, Kafka, que sais-je... qui n'ont fait que dire « attendez, je suis écrivain, je fais mon boulot ».
A priori, il faudrait distinguer entre le cinéma, les livres, qui sont des démarches d'artistes, et la télévision.
Mais moi je ne crois pas à cette démarche d'artiste. Je suis pour la suppression pure et simple du CSA. Je pense que c'est une institution absurde et liberticide. On dit « Ah ! Il ne faut surtout pas montrer de violence aux jeunes têtes blondes. Surtout pas leur montrer le monde tel qu'il est. » A savoir que les humains sont des enculés, que les politiques sont tous pourris, ... Il ne faut surtout pas montrer la cruauté. Il faut préserver leur soi disant innocence. Conclusion : on dit que c'est à cause de la télé si on tue. Je crois que c'est exactement l'inverse. Les mômes tuent. Les mômes ont toujours tué. Les enfants sont des assassins, comme les adultes. Alors, évidemment, dire ça, montrer ça... mon Dieu ! On est en train de mettre, justement, des écrans de protection qui ont un effet vicieux.
Mais pourtant, dans l'affaire des deux jeunes meurtriers de Gournay, ils ont cité Tueurs Nés et d'autres films violents comme sources d'inspiration de leur crime !

Oui, mais c'est comme si tu voulais interdire la circulation automobile sous pretexte qu'il y a des accidents. Il est certain qu'il existe des individus qui sont plus faibles que d'autres et qui face à l'impact psychique du cinéma ou des jeux vidéo ne vont pas être assez forts. Ce n'est pas pour autant qu'on doit empêcher toute une industrie d'exister. C'est quand même aberrant ! Ils ont peut-être joué à Doom, d'accord, ils ont peut-être vu Tueurs Nés, mais il y a des millions d'individus qui ont fait ça sans pour autant aller flinguer leurs voisins. Donc, faire porter la responsabilité de la violence humaine à ceux qui en parlent, c'est le moyen des politiques et des pouvoirs culturels de se dédouaner, de dire « Ah ! Mon Dieu ! L'homme est bon, il est perverti par tout ça ». C'est ce que je dis dans le roman. C'est exactement l'inverse. Je ne suis pas rousseauiste, je suis darwiniste. Je crois que l'homme est cruel et que ça fait partie de son programme parce que c'est un prédateur et qu'il a besoin de son instinct de tuer pour pouvoir survivre. Après, tout le problème est : comment les civilisations gèrent cet instinct de tuer.

« C'est en s'attaquant aux racines du mal que l'humanité aurait peut-être un jour la possibilité de se libérer de ses chaînes ». Vous pensez donc qu'il y a une forme de mal en chacun de nous.
C'est une phrase que pense Schaltzmann, dans Les Racines du Mal. Cette forme de mal est absolument nécessaire à la survie de l'humanité. Ca fait même peut-être partie du programme de la civilisation. Je suis un auteur de science-fiction dans le sens où je veux intégrer dans ma façon de voir les choses, la prise en compte de la complexité. Je crois aujourd'hui que les problèmes moraux sont traités d'un coup de sabre, avec le blanc d'un côté, le noir de l'autre, le bien, le mal, etc., par rapport à des référents moraux, très précis, très datés et très connotés. Ils ne fonctionnent plus. Pour autant, dans le bouquin, j'essaye de montrer comment justement le nazisme est pour moi non pas le mal, mais une perversion du mal, qui aboutit à son auto-destruction, d'ailleurs. Comme le communisme et toutes les idéologies de ce type là. L'humanité est obligée d'avancer comme ça, en zigzaguant sur une sorte de fil du rasoir, mais il faut prendre en compte les deux aspects de la personnalité humaine et les deux aspects des sociétés. Si on ne prend pas en compte ces deux aspects là, on les refoule. Et quand on refoule, ça revient au gallop. Je refuse d'avoir une explication définitive sur le nazisme et il me semble qu'on devrait prendre en compte ces aspects là. C'est ça qui fait l'homme, c'est pour cela qu'il y a de l'histoire. 

Vous vous situez donc dans la lignée des écrivains noirs.

Tous les auteurs de roman noir tournent autour des mêmes problèmes. C'est-à-dire l'aspect constitutif du crime dans la société humaine. Si on ne sait pas se dépatouiller avec ça, on aboutit à des perversions qui aboutissent à l'idée d'une société parfaite, juste et complètement propre, qui n'aurait ni corruption, ni crimes, ni violence. Or, bizarrement, c'est justement, ces modèles de sociétés qui aboutissent au pire. Tout le 20 ème siècle devrait quand même commencer à nous parler. Entre Auschwitz, Hiroschima, la grande boucherie de 14-18, ou les guerres qui se sont succédées indéfiniment depuis un demi-siècle, sous le patronnage de l'ONU.

Vous devez donc vous aussi exprimer votre côté mauvais ! Sous quelle forme ?
Ah ouais, complètement ! C'est absolument impératif ! Peut-être sous la forme d'une littérature que j'appelle diabolique. Il faut savoir avec quoi on joue. Je pense que l'artiste doit jouer avec des trucs dangereux. S'il n'y a personne qui met les mains dans la centrale nucléaire, si personne n'y va, .... Nous on a un peu ce rôle là.

Alors en fait, le roman noir, dans le sens où il y a quelque chose de fatal, c'est finalement très utile !
Oui ! C'est ce que Baudrillard disait dans un article. Il expliquait la différence entre les optimistes et les pessimistes. Il y a des gens qui vont penser que l'homme est bon, qu'il est perverti par la société, et que l'histoire a été saccagée par les guerres, les famines, les exterminations, les génocides... Et puis, il y a les gens, comme Baudrillard ou moi, qui pensent que ça, c'est l'humanité, et que quand des bonnes choses arrivent, quand un peu de lumière apparait dans la conscience humaine, là, effectivement, on peut se réjouir.

Dans quelles conditions écrivez-vous ?
Généralement, j'ai une première phase l'après-midi, souvent moyenne, je l'avoue, avec des hauts et des bas, même si parfois ça peut dépoter, de 14-15 heures, à 18-19 heures, et puis après de 22 ou 23 heures à 3, 4, 5, 6, ... du matin. J'écris en jets continus, par contre je retravaille beaucoup après-coup. Ou sinon en pelures d'oignons ; je rajoute des trucs, je dilate le texte. J'ai plutôt tendance à dilater. Le premier jet est généralement assez concis. Depuis que j'écris, je n'ai jamais fait de plan. Même pour mes dissertations. Pour les romans, je me laisse la liberté de faire vivre mes personnages au travers d'une impulsion, et après ils se démerdent. J'ai commencé Les Racines du Mal avec la première phrase. Et je savais que j'allais faire intervenir l'intelligence artificielle et tout le bordel, mais je ne savais pas où j'allais. J'ai fait quand même cent pages sur Schaltzmann pour me caler ! (rires) La Sirène Rouge est mon premier roman. Il s'est passé la chute du mur, la guerre du Golfe, le début de la guerre en ex-Yougoslavie, c'est-à-dire le retour de l'histoire. A la base aussi, un truc individuel qui a fait que je n'avais plus d'autre choix que d'écrire. C'était ça ou devenir clochard, alors...

En ce qui concerne les motivations des tueurs, il y a plusieurs déclencheurs. Il y a l'approche darwiniste « seuls les plus forts survivent », « la prédation est un jeu », d'après le personnage d'Eva K. dans La Sirène Rouge.

C'est le jeu qui différencie la prédation humaine de la prédation animale. Cette différence se situe au niveau du rapport qu'a le prédateur avec sa victime. Dans la prédation humaine, évidemment, rentre tout un arsenal culturel, psychologique, fantasmatique, technologique, qui est inexistant dans le règne animal simple.

Eva déclare aussi : « Tuer est un art ». Vous faites une différence avec le jeu ?
Non, c'est exactement la même chose. La Sirène Rouge, c'était un peu un gallop d'essai, je m'étais plus calé sur une trame linéaire d'action, mais je considère Eva K. ou le Club des Ténèbres dans Les Racines du Mal comme étant le pire de ce que produit l'humanité. Justement, c'est censé nous questionner, y compris sur ce qu'est le crime et l'art.

Il y aussi le rôle du robot de Wilson, qui en prenant le contrôle de notre comportement anodin engendre un besoin de rupture forte, qui peut se manifester par le crime !

Je crois que la violence est constitutive de l'humain. C'est ce qui explique Wilson, aussi. Si ce robot de la conscience n'existait pas, nous ne serions pas humains. Nous ne pourrions pas apprendre et intégrer ces énormes somme de connaissance, qui deviennent d'une certaine manière mécaniques, pratiquement gérées par des arc-réflexes. Mais inversement, si ce robot de la conscience prend le pouvoir ... Il est à la fois nécessaire et dangereux. Comme, je pense, tout ce qui constitue l'humain.

J'ai lu : « Maurice Dantec, auteur cyber-noir », ou encore « Les Racines du Mal, neuro-polar ». Vous vous reconnaissez là-dedans ?
Les gens de Chambery avaient voulu faire un truc autour de mon bouquin. Ils voulaient un intitulé. Il se trouve que moi, un peu pour déconner, et en faisant référence au néo-polar français des années 70, je me suis dit bien tient pourquoi pas neuro-polar ? C'était pour épondre à une demande très précise. Je ne pensais pas lancer une étiquette ! Cyber-noir, ce n'est pas complètement faux non plus. C'est un peu limitatif, mais bon... Les journalistes n'ont pas 700 pages pour s'exprimer, eux. Ils ont deux colonnes !

Je vous avais vu à la télé, lors de l'émission Nulle Part Ailleurs, et j'avais trouvé les question non-pertinentes. J'étais surpris de voir qu'ayant écrit un bouquin de près de 700 pages, on ne vous laissait pas le temps de vous exprimer.

C'est la télé, c'est tout. C'est un média qui a ses règles, ses impératifs, ses contraintes, ... Moi, je suis très pragmatique, par rapport aux média. Je pense qu'on peut avoir plusieurs attitudes saines. Il y a l'attitude situationniste genre Debord, c'est pas d'image ; c'est une attitude extrêmiste mais qui se comprend. Puis il y a l'attitude de ma génération qui est plus pragmatique. Après tout, je paye mes impôts, la redevance ; je consomme moi aussi de la télévision, de la publicité. Je ne vois pas pourquoi, quand on m'invite à une émission, je devrais décliner la chose. Après, c'est toute une stratégie pour garder ton intégrité et ne pas devenir uniquement une image télévisuelle. C'est la guerre quotidienne qu'on doit mener avec les média. Ce sont des outils complexes, très puissants, qu'il faut apprivoiser. Je pense qu'un écrivain du 21 ème siècle, enfin en tout cas des années 90, peut difficilement se passer de la télé. Ou alors, si. J'ai autre métier à côté, et la littérature est un hobbie. Mais moi j'ai besoin de croûter. J'ai besoin que mes bouquins se vendent, parce que j'ai une femme, un petit bébé, un appartement à louer et c'est pas Gallimard qui me paye mes appartements à Saint-Germain (Maurice Dantec habite à Vitry-sur-Seine - ndlr).

Qu'avez-vous ressenti en sortant de l'émission Nulle Part Ailleurs ?
Il faut voir que j'étais dans un état un peu spécial. Si tu veux, j'étais barré. Après on a terminé l'émission avec Moss de Démocrate D., le rapper qui était venu faire la météo, et une bande de mecs. On a déliré toute la nuit. On s'est bitûré la tronche convenablement...

Parlons technologie. Dans Là où tombent les anges, Dakota met en panne tout l'électro-nucléaire de France. Dans Les Racines du Mal, c'est la neuro-matrice qui provoque un effet EMP, paralysant tout le pays pendant plusieurs jours. C'est un truc qui vous fait flipper, la possibilité de tout faire disjoncter en un clin d'oeil ?

Ah non ! Ca me fait marrer ! Ca m'excite beaucoup ! Après que j'ai écris Les Racines du Mal, je me rappelle, j'avais lu un long papier de Paul Virilio, dans Le Monde, je crois, dans lequel il parlait de l'accident global. Il faisait presque une sorte de prophétie, c'était très marrant. Il disait que l'accident global était imprévisible par nature, puisque c'est le chaos et que le chaos par définition est imprévisible, à cause des changements d'échelle, mais il dit « Ca va arriver ». Parce que justement on est dans la phase nécessaire pour que ça arrive. Et moi j'avais fini le bouquin. Et je me suis dit « C'est marrant que des philosophes, qui eux aussi sont un peu dans leur univers, comme nous les écrivains, disent des trucs comme ça ! ». Moi ça m'excite, parce que ça veut dire que c'est toujours l'histoire, le chaos humain, et peut-être le chaos métaphysique aussi, qui est là au travail, et qui fait que toutes les créations humaines nous dépassent. C'est vital pour l'humain. Je pense aussi que les technologies de destruction massive vont s'individualiser. Il n'y a pas d'autre issue. Faut pas essayer de me dealer un monde où il y aura douze milliards d'habitants et tout le monde se fera smack-smack en descendant l'escalier... Pareil pour un futur radieux grâce à la communication entre les hommes, comme en parle Joël de Rosney. Pour Pierre Lévy, par exemple, je pense qu'il devrait moduler ce qu'il pense par rapport à la réalité de l'humanité. Car l'histoire continue. L'homme est toujours là. Ses pulsions les plus ancrées seront toujours là. Pour autant, je me refuse à tout catastrophisme anti-technologique. J'adore Internet et tout ça, c'est super, génial ; franchement, je le dis. Mais il ne faut pas me faire rire, ça ne va être qu'un nouveau territoire où l'histoire va s'exprimer. Les passions, le mal, le bien, le crime, le sang, le viol, tout ce que tu veux.

Mais l'histoire comme quelque chose de cyclique ?

Alors là, non, je ne suis pas tout à fait d'accord. Je ne crois pas à un progrès linéaire, car il y a des phases énormes de régression dans l'humanité. Il y a un progrès qu'on va appeler chaotique. Mais je pense que ce n'est pas vrai de dire que l'on apprends jamais rien non plus. Mais en même temp, plus on apprend et plus on sait, et plus on comprend que l'univers est tellement vaste et complexe, qu'en fait de compte on ne sait rien. Tout ça, c'est le 20 ème siècle, c'est la quête du sens. C'est comment certains philosophes en sont arrivé à l'existentialisme pessimiste-nihiliste, avec lequel je ne me sens pas du tout en osmose.

Votre discours est tout de même très marqué ! Théories eugénistes...

Ah non, je ne suis pas eugéniste ! Attention ! Je crois au darwinisme parce que je crois qu'on fait partie du règne animal, et qu'on fait partie du cosmos. C'est carrément une vision mystique. On est pas de purs esprits ! Il y a eu Freud, ça fait presque un siècle, quand même, et on a pas encore intégré ça. Ca me semble hallucinant. Freud, ou Sade !

Quelle est la limite ?
Justement, la limite, j'essaye de la montrer. Je dis bien, j'essaye. La limite, il me semble que c'est quand l'homme se retourne contre ça. D'où le phénomène des sectes, les tueurs en série, qui se considèrent souvent comme des sortes de nettoyeurs ultimes.

C'est Schaltzmann.

Ouais, mais en même temps, Schaltzmann est porteur d'une vérité totale sur le monde. Lui, ce n'est pas comme le club des Ténèbres. Dans la littérature sur les pathologies criminelles, on a tendance un peu à dire n'importe quoi, et à tout mélanger. Pour moi, le criminel psychotique, c'est-à-dire celui dont la psychose est originelle et le crime la conséquence, est exactement l'inverse que le tueur en série froid et organisé dont le crime est constitutif et la psychose éventuellement une conséquence. La psychose, c'est autre chose que la régulation froide de ses pulsions au travers d'une activité régulière, programmée, sécuritaire, c'est-à-dire planifiée, où on cherche à se protéger. Les mecs comme Schaltzmann, en quinze jours, ils vont tuer dix personnes, et ne vont pas essayer d'effacer les indices. Ils sont ailleurs ; ils expriment autre chose. Le tueur en série froid et organisé, c'est l'homme du 20 ème siècle.

Là, on revient au robot de Wilson.

Voilà, exactement. Dans Les Racines su Mal, j'ai essayé de montrer comment Schaltzmann, qui commet des crimes abominables n'est pourtant pas à mettre dans le même panier que les Tueurs des Ténèbres. C'est pas seulement une question de quantité.

On voit ça avec le tueur de Seven, aussi
Tout à fait. Tous les tueurs de ce type sont comme ça.

Les tueurs en séries sont un phénomène récent ?

C'est ce que la France prétend, mais moi je prétends le contraire. Je dis qu'il y a aujourd'hui en France des tueurs en série en activité, j'en ai quasiment la preuve. En France, on dira qu'il s'agit de cas exceptionnels. C'est faux. La seule différence avec les Etats-Unis, c'est que là-bas, ça fait trente ans qu'on a mis en place des structures fédérales qui les trouvent. Donc évidemment, il y en a plus ! Tout leur système de documentation et d'analyse, que je décris un peu dans le bouquin, qui est un système policier, je ne dis pas le contraire, a au moins le mérite d'être performant. Tandis qu'en France, aujourd'hui il y a quelques flics qui commencent à se douter que ça existe dans ce beau pays de Cocagne. Mais t'en aurais parlé il y a cinq ans, on te traitait de dingue. Il y a des cas très précis, il ya des disparitions inexpliqués sur tout un tas de routes en France, des meurtres pas compris, ... Ca fait des années que je m'intéresse à ça. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui est caché, ce qu'on ne veut pas dire. Dans la criminalité, je ne me suis pas attaché aux braqueurs de banque, voire même à la petite délinquance juvénile, non pas que ce soit pas mon truc, mais moi je m'intéresse à ce qui pour le moment est encore tapi dans l'ombre. Je montre comment les flics sont incapables d'élucider ça. C'est bien ce qui arrive à Darquandier. Il essaye de leur montrer que Schaltzmann n'est pas coupable, qu'il y a quelque chose de plus froid et méthodique derrière, et on lui dit non, non, on a un coupable, arrêtez c'est bon. Les cons sont partout. On considère qu'il n'y a pas de tueurs en série en France, enfin si, on en a trouvé deux-trois, mais on a dit que de toute façon ils tuaient pour l'argent... Un jour, je pense que ce qu'il se passera, c'est que quand on aura quelque chose qui ressemblera à ce que je décris, peut-être qu'ils vont se réveiller !

Parce que vous pensez que ça va arriver ?

Forcément, mais moi j'écris une fiction. Je me suis dit, essayons d'imaginer le pire. Et encore, quand j'ai fini le bouquin, deux mois plus tard, il y avait le Temple Solaire. Deux mois plus tard ! Donc c'est relatif, le pire.

A la fin des Racines du Mal, Darquandier est 20 ans plus tard, et s'aperçoit qu'il y a encore des tueurs en série.


Bien sûr, oui. C'est exactement ce que je veux montrer. L'histoire ne s'arrêtera pas, il ne faut pas rêver ! Tout ce que les idéologies du 19 ème et du 20 ème siècle ont essayé de nous faire croire c'est qu'on allait un jour rentrer dans un monde radieux où l'histoire s'arrêterait et les humains seraient bons et gentils. Plus personne ne pourra me dealer quelque chose comme ça !

Ca n'évolue pas de pire en pire, alors.

Non, c'est l'histoire qui continue. Alors, évidemment, la prolifération des technologies va changer aussi la nature du problème... Ca va devenir plus sérieux. Si les technologies de destruction massive se démocratisent, ce que je pense, on va commencer à rigoler.

Contrairement à ce que l'on entend beaucoup, la technologie n'est pas source de mal dans votre livre. Elle n'est pas pervertissante.

Non, c'est peut-être ta lecture, ce n'est pas ce que j'ai voulu y mettre. La technologie est de l'ordre du mal. Elle est de l'ordre de la transgression de l'ordre social. Il y a eu un débat à La Marche du Siècle sur le futur, le 21 ème siècle, tout ça, qui était intéressant par ce qui n'était pas dit. On a pas prononcé une seule fois le mot Auschwitz. Michel Serres a fait allusion à Hiroshima. Mais Auschwitz, on a l'impression que ça n'a même pas existé au 20 ème siècle ! Pour moi, la technologie est de l'ordre de la dissolution des valeurs, morales en particulier, et c'est son rôle. Elle est là pour ça. A ce débat, les mecs ne s'expliquaient pas comment les magnifiques progrès de la science et de la technologie au 20 ème siècle ont eu comme conséquence la fragmentation, la dissolution du tissu social. Mais c'est exactement ce pour quoi est faite la technologie ! Pour se substituer à l'ancien ordre social. On est en train de tourner autour du pot, c'est grave !

Ce n'est plus du domaine du politique, alors.

Mais le politique est mort ! La technologie va définitivement l'éradiquer. Les politiques n'ont plus de pouvoir. Ils n'ont plus que l'image du pouvoir. Juppé ne décide plus rien, le pauvre vieux. Ce n'est pas lui qui décide. C'est éventuellement le bureau ovale à Washington, qui est le dernier reliquat des grands pouvoirs politiques, parce qu'il s'appuie sur un réel pouvoir économique, mais même aux Etats-Unis, le politique n'est qu'une branche minime de la société !

Mais comment la technologie peut-elle avoir comme objet l'éradication de la morale ?

Pas la morale, l'ordre moral.

Mais elle n'a pas de motivation, la technologie, si ?
Je crois qu'elle a une motivation qui est inscrite dans l'humain. La technologie n'est qu'une extension de nous-mêmes.

Ce n'est pas parce qu'on veut éliminer le social qu'on trouve la technologie ?


Non, je ne crois pas. Ce n'est pas mon opinion. Mon intuition, c'est que justement les technologies de communication sont là pour dissoudre les anciens liens sociaux qui existaient. Elles sont là pour ça. Ca va substituer aux anciennes relations sociales un autre type de relation socio-technologique. Je ne sais pas vraiment encore ce qui va advenir.

Mais quand même, comment une technologie peut-elle avoir un objectif ?


Si tu fais de la technologie quelque chose d'extérieur à l'humain, effectivement, elle ne peut pas avoir de motivation. Mais elle a les motivations de l'humanité, la technologie. Les technologies sont des vecteurs de notre sexualité et de notre psychisme avant même d'avoir une utilité technique. Elles sont des constructions mentales de l'humain, et tu ne peux pas oublier Freud, tu ne peux pas oublier l'inconscient, tout ce qu'il y a en nous, ce n'est pas possible. C'est pour cela que je suis à la fois en portafaux avec les dealers de futur radieux et les catastrophistes anti-technologiques. Je dis que l'histoire continue et que l'homme avance. Le problème, ce n'est pas tellement la dissolutionde l'ordre social et familial, qu'on essaye de nous refiler encore une fois, c'est justement qu'on a pas voulu réflechir à ce qui doit remplacer les anciennes relations entre les hommes.

Est-ce que vous croyez que c'est utile de lutter pour des choses comme Internet et contre le discours anti-moderniste ?

Il n'y a pas à lutter pour. Internet va tout balayer. Le discours anti-moderniste sera balayé. Mais heureusement qu'il y a des gens comme vous qui réflechissent et qui agissent là-dedans. Mais moi, je pense qu'il n'y pas de problème. Mais attention, il y aura des convulsions. C'est ce que j'explique un peu dans Là où tombent les anges et les prochaines nouvelles que j'écris, sur l'éventualité d'une sorte de guerre civile en France. Les gens qui ont inventé Internet ont réfléchi à ce qu'ils faisaient, avec les mecs d'Arpanet. Il ne faut pas croire que l'armée américaine ce n'est que des cons ! Ca se saurait. Au Pentagone, tous les officiers ont un quota de livres de science-fiction à lire par an. Va trouver un général en France qui a lu ne serait-ce que Philippe K. Dick. Et oui ! Eux, ils intègrent.

On peut dire ce qu'on veut sur l'Amérique, moi je suis un défenseur acharné du judéo-capitalisme américain. Sans problème. Comme dit Chevènement, oui je suis un suppôt du saint-empire germano-américain. Evidemment, on essaye de nous dire ah, le capitalisme, l'ultra-libéralisme, ... Un type vient de sortir un bouquin qui explique que depuis cent-cinquante ans, la fortune financière française est toujours dans les mêmes mains. Dans les mains des deux-cent mêmes familles. Quel est l'homme le plus riche des Etats-Unis ? C'est un type qui avait dix dollars en poche il y a vingt ans. C'était Bill Gates. Alors qu'on essaye pas de me dire que c'est le même système. C'est pas vrai. Ce n'est pas le même système.

En Europe, on n'est pas dans un système ultra-libéral, on est dans un système national-socialiste. Voilà ce que je pense. Un système de grandes entreprises publiques qui a complètement foiré toutes les révolutions technologiques depuis vingt ans. Evidemment, ce sont des bureaucrates, des fonctionnaires. En France, on a voulu créer la Silicon Valley, par exemple. Aux Etats-Unis, elle s'est créée toute seule, là où il fallait qu'elle soit. Je ne dis pas que là-bas il n'y a pas de racisme. Mais tu crois qu'il n'y en a pas ici ? Mais là-bas, il y a un turn-over réel des générations, même si c'est dur, même si c'est une société sauvage, violente, tout ce que tu veux. Mais aujourd'hui, l'industrie américaine, c'est l'industrie de la communication et de la culture. Auourd'hui, ce n'est plus Ford la première compagnie américaine. C'est Microsoft, les compagnies de cinéma, les compagnies de jeux vidéo, ... Il faut quand même bien se rendre compte de la réalité. Par exemple, les Noirs. Aujourd'hui, il y a une bourgeoisie Noire ultra-riche, qui a des groupes de presse. Aujourd'hui, le rap, ça permet à des milliers de gens de bosser, et en plus d'avoir une porte de sortie pour les jeunes Noirs dans le show-business. Tu va me dire « Oui, mais le show-business c'est pourri ». Oui, mais tout est pourri de toute façon. Ici, j'ai dix amis, qui comme moi vont s'exiler en amérique du nord, l'année prochaine, vraisemblablement, parce qu'ils n'y arrivent pas. Parce que les boîtes de multimédia sont dirigées par des connards qui sortent de polytechnique et qui n'y connaissent rien. Et toi, tu vas avoir un DEA, et tu vas tomber sur des espèces de bureaucrates fonctionnaires, ou des mecs qu'on a calés là parce qu'ils sont les fils des patrons et que c'est la nouvelle danseuse, ... C'est exactement ce qui se passe, bordel ! Aux Etats-Unis, ils sont en train d'investir des milliards de dollars. Où est le rapport ? Qu'on m'explique où est le rapport entre France Télécom et ATT ! Qu'on me dise en quoi c'est le même système !

Ce n'est pas le même résultat ?

Ah je ne crois pas, pas du tout. La France se dirige droit vers le mur. A mon avis, à l'horizon 2000, ça va être très grave. On fait croire aux gens depuis vingt-cinq ans que rien ne peux changer, que tout va bien. Tu vois Hervé Bourge, on a la meilleur télévision du monde, tu entends les politiques, nous avons les institutions les plus démocratiques du monde ; c'est le pays de cocagne, ici ! Franchement, de quoi on se plaindrait ? Mais quand on va se prendre le mur en pleine gueule, quand les pays de l'ASEAN vont nous doubler entre 2000 et 2010, ... Du coup, on aura le populisme, de l'ultra-gauche à l'extrême-droite, tout ce qui est anti-américain. En fait, je pense que Vichy n'a jamais été réglé. Et que dans tous les champs politiques, tu retrouve exactement la même vision de la société. Du parti communiste au front national. De Chevènement au RPR.

Vous ne votez plus, alors ?

Non, c'est terminé. C'est clair.

Donc, vous aller partir aux Etats-Unis ?

Au Canada francophone, j'aurai moins de barrières linguistiques. Je pense que le drame de l'Europe a été la destruction de l'Allemagne. Je pense même que ça a été une machination qui a été montée par la France et l'Angleterre pour des raisons historiques à l'époque. L'Allemagne n'a jamais pu accéder à la souveraineté politique auquelle elle a droit, tout ça justement à cause du nazisme, qui a été la pire chose qui ait pu survenir à l'Europe justement à cause de ça. Puisque depuis 45, l'Allemagne n'existe pas sur le plan politique.

Si on vous suit, il y aura l'Amérique du nord, les puissances asiatiques. Qu'est-ce qui va se passer en Europe ?

Je pense que si cette année il n'y a pas de dispositions réelles, et elles ne seront pas prises je le sais à l'avance, s'il n'y a pas un destin qui est donné aux peuples d'Europe, c'est-à-dire « Bon, on arrête de vous raconter des salades, il faut une entité fédérale, parce que c'est commeça », l'Europe ne se fera pas sur le plan de la politique internationale. Donc elle deviendra au mieux une sorte de région du marché global, au pire elle s'écroulera complètement dans une sorte de déclin économique et politique que je situe aux alentours des quinze premières années du prochain siècle.

Il se passera quoi pour les gens ?

La grosse merde. Où sont les politiques aujourd'hui, où sont les penseurs, les gens qui vont être capables de dire aux français « On s'excuse, on vous a bourré le mou pendant vingt-cinq ans, on reprend tout à zéro, on refait » ?

Pas de révolution civile ?
Avec Force Ouvrière ??

Que pensez-vous de l'extension du mouvement associatif ? Est-ce que ce n'est pas une solution, une force parallèle ?

Ce serait une solution si dans ce pays il y avait des relais, comme aux Etats-Unis justement, entre le mouvement associatif et le reste des institutions du pouvoir. Mais c'est pas du tout comme ça que ça se passe ici. En plus, il y a une course contre la montre. Pour moi, comme Paul Valéry, toutes les civilisations sont mortelles. L'Europe a dominé le monde pendant cinq siècles, et bien ça va être rideau, et d'autres vont arriver. Certainement l'Asie du sud-est, et probablement encore pour un bout de temps l'Amérique du nord. Et peut-être l'Amérique Latine, plus vite qu'on ne le pense.

Pour conclure, la fin du monde, vous n'y croyez pas pour tout de suite ?

Mais je crois qu'il y a déjà eu plusieurs fins du monde. Si Auschwitz c'est pas une sorte de fin du monde, faut qu'on me dise ce que c'est. Je crois qu'on est en train d'arriver à une forme de fin de l'humain. Ca veut dire fin de l'homo-sapiens, mais je suis un peu nitzschéen, je crois que l'homme c'est un pont entre le singe et le sur-homme. Oui, je pense que, comme Baudrillard le dit dans Les fragments cool-memories, on arrive à une fin de cycle, et que l'homme est le destructeur du cycle. Ca va être extrêmement violent, convulsif, comme le disait Breton. A mon avis, ça risque d'être assez intéressant à voir.

Le 31 décembre 1999, vous avez réfléchi à ce que vous aimeriez faire ?

Non, je ne sais pas où je serai. Franchement, je ne me pose pas la question, justement, je trouve absurde de vouloir programmer à l'avance où je serai le 31 décembre 1999. Il y a des chances pour qu'on fasse un méga réveillon d'enfer avec une bande de potes hallucinés. Quand, certes, mais où, je ne sais pas. Je serai peut-être au bord du lac majeur, faut voir... Par provocation, j'aimerais presque en faire un réveillon normal. Mais en même temps, je sais que je le ferai pas. Il y a la pression.


Ca va peut-être mal tourner ?

Il n'y a pas de raison pour que le 31/99 l'histoire s'arrête. Il y aura sûrement des massacres ce jour là, des guerres, ... L'antarctique devrait encore être relativement tranquille, comme coin. Si ça se trouve, le meilleur plan à faire, c'est peut-être aller boire à moins 80° de la vodka là-bas à la station Vostok avec les russes de la station... (rires)

Franchement, ce que j'aurais aimé, mais c'est inatteignable, c'est être dans une station spatiale.

Est-ce qu'il y a quelque chose à explorer dans l'espace ?

C'est clair. L'humain n'est pas capable, aujourd'hui, de comprendre ça. Je pense qu'il y aura quelque chose après lui qui pourra prendre ça en charge. L'humain va servir de charnière. Quand il y aura une véritable colonisation spatiale de l'espace, l'humain va muter. A ce moment là arrivera le successeur. Qui nous en fera peut-être baver, parce que l'homo-sapiens-sapiens, avec néanderthal, il a été asssez peu cool. Même si on sait qu'il y a eu cohabitation à un moment. On croit que l'évolution c'est des chaînons qui se suivent ; quelque chose de sécable, comme du digital. C'est pas le cas.