
Ligne Maginot contre l'imaginaire
par Maurice G. Dantec le 07/02/1997

Situons ce récit de science-fiction dans un beau pays de cocagne, une riche nation industrielle, ou qui se prétend telle, et persuadée d’être le centre du monde de surcroît. Imaginez sa capitale, le métro grouillant de patrouilles de policiers en uniformes, de gendarmes et de soldats, fusils d’assaut en sautoir, à la recherche de bondonnes de gaz de butane, mais surtout pour donner aux braves gens l’illusion que le ministre en charge de l’affaire contrôle la situation. Ces mêmes politiciens et gendarmes sont lancés en masse à la poursuite d’un trafic international de stupéfiants institué et contrôlé par les états et leurs complices maffieux, ainsi que contre des étrangers dont la situation « irrégulière » a été créée de toute pièce par un arsenal législatif sur mesure ; dans le même temps évidemment, des cartels souterrains prolifèrent et mettent en place des structures transnationales pour leurs commerces illégaux, dont celui de petits enfants à destination de gros cochons de bourgeois pédophiles et sociopathes, dont certains sont des notables, des magistrats, des hauts fonctionnaires, des généraux, des préfets, des ministres, des chefs d’entreprise….
Dans ce même monde imaginaire, dans ce pays de pure fiction, les grandes compagnies industrielles, et les banques, sont aux mains des fonctionnaires de l’Etat, et quand ce n’est pas de l’Etat, cela revient au même, puisqu’elles sont tenues par des clones parfaitement modelés dans les deux ou trois grandes écoles qui forment la nomenklatura, depuis des décennies, si ce n’est des siècles.
Dans ce pays de fiction né des méandres torturés d’un auteur de romans noirs, il existe un organe de contrôle culturel, une police du langage et une Guépéou de l’audiovisuel. Si en tant qu’individu libre, soit disant défendu par la Convention Européenne des Droits de l’Homme vous émettez le moindre doute, critique ou analyse historique sur ces institutions, si vous employez pour cela des métaphores, des paraboles ou des parodies qui ne sont pas du goût des bureaucrates qui les dirigent, alors vous êtes automatiquement passibles de la munition : la coupe. Ou la trappe. Et sans appel.
Bien sûr ce pays est une démocratie.
Mais en fait il s’avère que la situation est bien pire.
On va dire que c’est ce qui est arrivé à un écrivain imaginaire que nous situerons dans ce pays de fiction.
Cet écrivain imaginaire est invité à une émission de télévision sur une chaîne privée fictive, une chaîne essentiellement musicale dont le public est en majorité adolescent ou post-adolescent.
Depuis quelques temps, sur cette chaîne de télévision imaginaire, cette « cible » est l’objet de toutes les attentions, celle des marchands de soft-drinks et de chaussures de sport, des maisons de disques, et surtout de notre chère Guépéou audiovisuelle dénommée Comité de Surveillance Anachronique. IL apparaît en effet qu’une Grande Conspiration Pour Subvertir La Jeunesse est en cours, cette Grande Conspiration est la source de tous les maux dont souffre la jeunesse du pays, et il convient de réglementer sévèrement l’accès aux informations des chères têtes blondes innocentes de tout ce joli monde. L’idée est simple : raboter les discours à la source, en éliminant tout ce qui contrarierait le nouvel ordre moral (c'est-à-dire l’ancien) sans même que le Comité de Surveillance Anachronique n’ait à intervenir.
C’est donc ce qui se produit au cour de cette émission de télévision. L’écrivain est interrogé au sujet de cet organe de censure, de son existence tout autant que de son fonctionnement. L’auteur met d’abord en exergue le manque de représentativité et de contrôle démocratique exercé par le citoyen sur cette institution d’un autre âge. Osant une parabole historique, il la compare aux politburos culturels des pays totalitaires marxistes. Répondant à une autre question du journaliste, l’écrivain se hasarde à affirmer que les plus hauts rouages de l’Etat sont en effet gangrenés par des branches mafieuses plus ou moins rivales, plus ou moins complices.
Jusque là comme il est dit dans la chanson, tout va bien. Dans le studio de tournage ou l’émission est produite, lors d’une pause, l’écrivain se fait expliquer que la censure a pris la chaîne Musik-Consommation-de-Masse dans le collimateur parce qu’elle est une des plus regardées par les 13-18 ans, ou un autre saucissonnage marketing branché jeune, bref, il y a des chances pour que la hache du Jdanov local s’abatte sur les dernières séquences de l’interview, là où tout ça a été calmement formulé.
L’auteur n’en croit pas ses oreilles. Il n’ignore pas, certes, que l’Etat de Droit est une pure légende commémorative dans ce beau pays, mais il croyait encore naïvement que les peuples qui vivaient de l’Autre Côté du Mur (dans ce monde imaginaire, d’autres Européens ont vécu un bon siècle enfermé dans des états-prisons derrière un Mur infranchissable) bref, que ces rescapés avaient transmis un enseignement aux politiciens en charge des destinées de sa nation.
L’interview se termine ainsi, jusque là, tout va à peu près bien.
C’est lors de la télédiffusion de l’émission que l’écrivain se rend compte, presque amusé, que la censure a bien évidemment frappé. Les dernières tirades ont bien été purement et simplement supprimées. Pour sa seule curiosité personnelle, il téléphone à la société de production qui lui apprend le fin mot de l’histoire, une chose à laquelle il n’a même pas songé, et il se traite de tous les noms de n’avoir pas su le pressentir : c’est la direction de la chaîne Musik-Consommation-de-Masse qui a pris la décision de couper les passages en question, sans même que les sinistres bourreaux du Comité de Surveillance Anachronique n’aient eu à remplir leur office. Désormais, le flic moral, humanitaire et anti-créatif modèle CSA est intégré comme une personnalité de synthèse dans la tronche de ses premières victimes qui deviennent ainsi ses plus zélés collaborateurs.
La Zombification Culturelle tente péniblement de contrer le raz de marée mutagène qui dissout à tout jamais les frontières et les tabous dont elle est le gardien inutile, la Ligne Maginot du Futur, sa réplique pathétique.
Que peut-elle faire, franchement, contre le Blitzkrieg de l’imaginaire ?
Il replonge dans son monde de fiction, notre réalité, là où s’élabore le prochain modèle anthropologiques, lorsque tout cela aura été définitivement dissout dans l’acide des réalités mutantes.
Il se surprend à ressentir comme un vague élan de compassion, mêlé d’une étrange nostalgie, née sans doute d’un ancêtre flibustier.
C’est presque pitié se dit l’auteur.
A être trop facile le duel en perd tout son charme.
Maurice Dantec, Février 1997