"Une connaissance sans danger est comme une éducation sans douleur .Elle ne vous apprend rien"
Manuel de survie en territoire zéro
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Maurice G Dantec

"Cartes et territoires" - extrait de Métacortex

le 19/07/2010





Cartes et territoires


Ils avaient prolongé la planque des jours, des nuits d’affilée. Depuis les premières heures de leur collaboration, Verlande avait appris à Voronine les techniques de contrôle du sommeil qu’on lui avait enseignées en France, dans le Groupe des Commandos de Montagne, ces unités de chasseurs alpins spécialisées dans le renseignement et l’infiltration des lignes ennemies, détail qui n’avait pas échappé aux recruteurs de la SQ. Ils se partageaient les rotations diurnes/nocturnes, tenaient sans problème 48 heures d’affilée, accumulaient films vidéos et clichés photographiques. Ils surveillèrent absolument toutes les caches répertoriées. Ils rencontrèrent ses amis, ses proches, les rares membres de sa famille encore en vie, de simples connaissances des nombreux quartiers qu’il avait fréquentés au cours de sa vie de quinquagénaire bien remplie. Corzabal, c’était 350 km2 de topographie urbaine imprimée jusqu’à l’os. Il était né à Montréal, avait vécu à Montréal, avait tué à Montréal, avait été condamné et avait initié sa vie pénitentiaire à Montréal, d’une manière ou d’une autre, il mourrait ici, à Montréal, il était son fantôme avant même sa disparition.
Ils traquèrent sa piste sur chaque trottoir de la ville, à l’est : Rosemont-Petite Patrie, Ahuntsic, le Plateau Mont-Royal, Hochelaga-Maisonneuve, Saint-Léonard, Verdun, Longue-Pointe ; à l’ouest : Pierrefonds, Pointe Claire, Roxboro, Beaconsfield, chemin Rockland, Notre-Dame de Grâce, Côte Saint-Luc, Trans Island Avenue, Kirkland, Dorval, Montréal-Ouest, Sainte-Anne de Bellevue, Dollard des Ormeaux, cela couvrait pratiquement toute l’île de Montréal, l’homme était la ville incarnée, une reproduction cartographique vivante, il était l’homme qui en connaissait le moindre centimètre carré de bitume et de béton, il était l’homme dont l’asphalte était la mémoire vivante, il était l’homme qu’il fallait serrer au plus vite. Ils firent le tour des clubs de danseuses de Sainte-Catherine, des boîtes de nuit du centre-ville ou de l’avenue Mont-Royal, des cercles de jeux clandestins de Chinatown, des bars de Crescent et de la Petite Italie, ils criblèrent la cité du nord au sud, d’est en ouest.
Ils ne trouvèrent rien.
Rien qui puisse les conduire à Corzabal. Il était arrivé à Montréal au début de l’hiver et s’était fondu dans la blancheur neigeuse qui avait recouvert la ville.
Rien n’indiquait qu’il l’ait quittée. Rien non plus n’indiquait le contraire.
Verlande et Voronine commencèrent à penser sérieusement à une disparition forcée.
Une fosse, quelque part dans les Laurentides ou les Appalaches, avait un jour attendu l’homme qu’ils traquaient, un rendez-vous truqué, un piège quelconque, avec peut-être la complicité involontaire des deux flics, bref, le trou dans la nuit : il n’y avait plus qu’à faire gicler une volée de chevrotines et à le laisser tomber au fond avant de tout recouvrir tranquillement, en parsemant la terre superficiellement gelée de graines de graminées sauvages qui fleuriraient dès le printemps, dans quelques semaines au plus, et en disposant des poignées de branchages susceptibles de pourrir un peu dans les plaques de neige résiduelles et de s’amalgamer au couvercle terreux de la fosse. Qui n’a jamais existé, qui n’existe pas, qui n’existera jamais.
Au Canada, les tombes clandestines ne peuvent être découvertes à cause d’une loi statistique très simple qui se résume à deux chiffres : 32 millions d’habitants pour 9 millions de kilomètres carrés.
La mort des deux flics et la disparition du truand produisaient une tension oblique, atypique, jamais ces hommes n’auraient dû se rencontrer. La preuve, c’est qu’ils l’avaient payé de leur vie.

Ce furent des Cris de la Baie James qui découvrirent les véhicules. Cela faisait près de quinze jours que Verlande et Voronine pistaient Corzabal sans relâche, jour, nuit, nuit, jour, jours-nuits, nuits sans fin, aubes en série, crépuscules assemblés en un seul moment solaire, discipline du cerveau d’acier, armature des sens, armurerie de la cognition, pur impact mental sur le monde, snipers dont l’attente pourrait durer mille ans avant de presser la détente, quinze jours à sans cesse planifier les parcours et les veilles, jamais dans le même ordre, jamais aux mêmes heures, passant et repassant devant ses planques, interrogeant sans cesse les habitants du quartier en question sur un éventuel retour du truand montréalais dans le secteur, sans le moindre succès, quinze jours et plus de frustration glacée dans le congélateur de la volonté, cela faisait deux semaines pleines, sans shabbat, sans dimanche, sans une seconde de répit, lorsque la nouvelle avait été diffusée sur la fréquence de la police.
La Baie James !
Mille deux cents kilomètres vers le nord. Au milieu de nulle part.
Ils prévinrent la Direction qu’ils se rendaient illico sur les lieux.
En tant que membres du Renseignement de la SQ, ils n’étaient affiliés à aucun district particulier, d’après une directive qui datait maintenant de plusieurs années. Ils opéraient depuis le QG de Montréal, ils pouvaient se rendre et enquêter où ils le désiraient, quand ils le désiraient, avec la méthode qu’ils désiraient, ils étaient les seuls à décider de l’opportunité de se rendre ici, ou là, pour telle ou telle raison.
Ils étaient des flics en même temps que des espions.
Ils étaient des hommes absolument libres.

On était en début de matinée, un jour de semaine, trafic relativement fluide dans cette direction, vers l’extérieur de la ville. Ils prirent la 40 ouest puis l’embranchement de la 15 nord en direction des Laurentides.
Voronine brancha son lecteur mp3 sur la piste digitale audio du tableau de bord.
– Toujours tes musiciens russes ? demanda Verlande.
– Oui. Dans les steppes de l’Asie Centrale. Alexandre Borodine. Tu verras, ce sera très couleur locale.
Verlande ne répondit rien, il attendait que les fichiers musicaux se chargent en se disant qu’en effet, entre les steppes de l’Asie Centrale sibérienne et celles de l’Amérique Boréale canadienne, les analogies reflétaient la grandeur des deux continents, elles étaient multitude et elles recouvraient toute la nature de leur présence. Elles étaient les deux images, l’une orientale, l’autre occidentale, de l’infinité à l’échelle terrestre.
Les violons cosaques attaquèrent les premières mesures, l’autoroute se prolongea jusqu’à l’horizon où se profilait la chaîne bleutée des Laurentides, Verlande garda le silence. Ils étaient la Russie de l’Ouest transatlantique. Peut-être bien, après tout, que les Russes étaient des Américains eurasiatiques ?
Peut-être bien, après tout, que l’histoire des hommes consistait en ces inversions pivotales continues, qui conduisaient les libertés et les droits vers la dictature, et qui faisaient surgir les authentiques souverainetés des décombres et de l’esclavage ?
L’anarchie accouchait de la tyrannie, la tyrannie engendrait l’anarchie, un serpent redoutable, venimeux, broyait toute liberté dans ses anneaux dialectiques, encerclant le monde de son orbe visqueuse, apportant la preuve, si besoin était, que la Chute, en fait, ne faisait que commencer. Peut-être y avait-il un sens à tout cela, les réfugiés dans leurs navires en feu, les flics assassinés en pleine rue, la disparition du truand montréalais, l’explosion anormale des terroristes dans leur camionnette ? Peut-être y avait-il un sens à toutes les actions que les hommes accomplissaient sur cette Terre, tout compte fait ?
Le seul problème, est qu’aucun d’eux n’avait la moindre idée de ce dont il pouvait s’agir.
Le sens ne se décrète pas, comme toute véritable liberté. Une liberté est par nature indéterminable, car c’est elle le déterminant, c’est elle qui vous rend libre. Pour faire simple, Verlande savait très bien et à quel point la seule Liberté en ce monde consiste à s’en saisir. C’était donc à eux de faire repartir la machine, l’axis mundi branché sur le gyroscope de la justice, c’était à eux de serrer tous ces fils de pute et de redonner au monde un visage digne de ce nom. Toute sa vie semblait converger vers ce point crucial. Il en sentait les épicentres résonner dans toute la structure de son corps, et de son esprit.
Quelque chose d’immense le remplissait.
Immense. Comme un abîme.

Ils roulèrent vers le nord sans discontinuer, sinon pour faire régulièrement le plein d’essence-éthanol aux quelques stations-service dont les réservoirs étaient alimentés, et dûment surveillés par des patrouilles de police locales ou les gros bras des compagnies de sécurité privées, et faire le vide dans leur vessies ; un peu partout, des groupes, des familles, des hommes seuls attendaient en files, jerrycans, bidons et tickets de rationnement en mains, de pouvoir s’approcher des précieuses pompes, le regard souvent plus vide encore que les divers contenants dont ils se servaient pour recueillir les carburants.
Verlande et Voronine se passèrent et repassèrent le volant comme ils s’étaient échangé les tours de veille, les planques, les tournées dans le red light district. Le voyage vers la Baie James se déroulait en parfaite continuité avec les jours-nuits urbaines traversées les deux semaines précédentes, la seule différence tenait aux apparences, une simple nuance dans certains traits du décor : la ville n’est rien d’autre qu’une prothèse humaine de la nature. La nature est tout aussi dangereuse qu’un mauvais terminal d’autobus. Et elle est tout aussi secrète que les bas-fonds les plus obscurs de la cité. C’est comme si les espaces sauvages qui se dévoilaient à leurs yeux contenaient toutes les cités possibles, tous les crimes que l’homme est capable de commettre. La nature semblait le plus grand et le plus impressionnant de tous les artifices.
Nouveau-Comptoir se trouve dans les basses terres qui longent la côte orientale, très découpée, de la Baie James. Il faut se cogner les 1 200 kilomètres qui séparent le Saint-Laurent de cette sorte de péninsule aquatique de la Baie d’Hudson, puis se taper encore 350 kilomètres pour parvenir jusqu’à cette petite ville portuaire plantée au bord d’un fjord aux formes complexes qui conduit aux Painted Hills Islands, vaste conglomérat d’îles et d’îlots pratiquement soudés entre eux et à la terre ferme.
Les deux Indiens Cris vivaient dans la réserve locale, Weminji, ils étaient partis pour quelques jours sur un de leurs territoires de chasse, à environ 80 kilomètres à l’est de la ville, ils avaient planté leur campement dans les boisés qui couvrent les quelques buttes et hauteurs de cette région, afin de repérer plus facilement leurs proies, ils avaient tué un chevreuil, quelques lièvres, puis sur le chemin du retour, tout à fait accidentellement, dans une ravine camouflée par une forte concentration d’épinettes, ensevelies sous plusieurs blocs ou couches de neige, ils étaient tombés sur les épaves calcinées.

Il faut connaître le nord du Québec pour comprendre pourquoi le fait de trouver par hasard les monceaux de métal carbonisés tenait du miracle. Moins de trois semaines après l’assassinat des flics montréalais, moins de trois semaines après l’abandon des véhicules dans la nature, moins de trois semaines, en plein milieu des steppes de l’Amérique boréale.
On était un peu avant la mi-avril, sous ces latitudes, la neige imposait encore sa présence à des pans entiers de la nature. Les Cris étaient des chasseurs, ils étaient des prédateurs, ils ne faisaient pas partie de la nature, la nature faisait partie d’eux. Ils étaient des francs-tireurs de l’ordre cosmologique.
Aussi, le hasard n’y était pour rien, face à des chasseurs cris  il n’avait aucune chance.
Lorsque Verlande et Voronine arrivèrent sur les lieux, plusieurs équipes de la SQ du district, dont le labo d’analyses criminalistiques, étaient déjà au travail.
D’après les premiers constats, on avait conduit le pick-up et le SUV dans cet endroit désolé, il subsistait des traces qui se perdaient plus loin, aux alentours du chemin forestier principal, puis on les avait précipités dans la ravine. Ensuite une seule et unique explosion, très puissante, dont il restait à déterminer la nature exacte, avait littéralement pulvérisé et carbonisé les deux véhicules. Pour finir, on avait plus ou moins recouvert le tout avec de gros bloc de neige, de la glace, des branches et des arbustes morts, de la terre. Rien qui puisse échapper à l’œil averti d’un chasseur cri.
Les unités de criminalistes passaient toute la zone au peigne fin, munis de détecteurs de métaux et de longues gaffes dotées de pinces robotisées ou de plaques à aimants. Ils repéraient les indices, les numérotaient avec une petite pancarte jaune, les photographiaient puis les plaçaient précautionneusement dans une enveloppe de plastique composite haute résistance.
Verlande et Voronine purent constater à quel point la cité et la nature ne s’opposaient que superficiellement. Face à un événement comme une explosion de forte magnitude, nature et ville réagissent avec la même insensibilité, elles se contentent de fournir un contexte particulier, gardent leur distance avec les généralités humaines, et créent les conditions singulières, leur signature en quelque sorte, dans lesquelles cette brèche dans le temps et l’espace va s’ouvrir, durant une fraction de seconde. Ville et Nature vivent à l’ère géologique, ou anthropologique.
Ils observèrent avec calme le travail en cours, ce travail routinier, mécanique, répétitif, ce pur travail de flic.
Ce travail qui restait invariablement le même, au cœur de la ville métropolitaine comme au plus profond des steppes subarctiques. Les mêmes procédures que celles qu’avaient suivies les types de la GRC sur la Métropolitaine. Les mêmes méthodologies, la même organisation, la même discipline, le même ordre. La même série d’événements.
Et au bout du compte, les mêmes causes, avec les mêmes conséquences.

Le gros des équipes criminalistiques de la SQ arriva un peu avant midi, plusieurs camionnettes dotées de spectrographes mobiles, de détecteurs à imagerie thermique, de diodes laser, de canons à rayons X. Il fallait amasser le maximum d’informations sur place, in situ, règle numéro un des « forensics ».
C’est pourquoi Verlande et Voronine restèrent dans les parages tout au long de la journée. Ils prirent leurs propres clichés et demandèrent des copies digitales de toutes les données numérisées par l’escouade au fur et à mesure. Ils étaient de la Direction du Renseignement, l’idée même de discuter leurs exigences n’effleura aucun des flics présents sur les lieux.
La nuit tombée, ils dormirent dans un motel anonyme à l’entrée de Nouveau-Comptoir. Le lendemain, tous les indices, les restes carbonisés des véhicules, et jusqu’à la neige, congelée, qui avait servi à les recouvrir, seraient acheminés vers le quartier général du district, au laboratoire d’analyses criminalistiques.
Les études préliminaires seraient poussées aux limites de la physique connue. On inspecterait les débris atome par atome, on reconstituerait l’explosion à partir de quelques paramètres épars prélevés sur la scène de crime, dans la neige ou la glace, la terre ou un peu de métal noirci ; non, que ce soit face aux Cris venus du néolithique, ou face aux technoflics de ce siècle, le hasard n’avait plus la moindre chance.
La mort était une science.
On pouvait même poser l’hypothèse que sans la mort, la science n’aurait probablement jamais vu le jour.

L’existence du monde tient en quelques mots. Ceux que Dieu a prononcés pour le créer, ceux que les hommes inventent pour le détruire.
Trois mots peuvent suffire. Une trinité démonique, née des forces de la nature, de l’intelligence humaine, et de l’indifférence générale du cosmos.
Surnom : Fire Steel Thunder, ou son acronyme : FIST.
Description de la machine, inscription de la technique comme vérité porteuse de mort, excision opératoire des mécanismes :
D’abord la structure générale : appelons-la bombe thermobarique seconde génération, on dit parfois fuel-air explosive ammunition. Son ancêtre fut testé abondamment en Iraq et en Afghanistan : son surnom « MOAB » provenait de deux origines, son acronyme militaire « Massive Ordnance Air Blast » et le surnom donné à l’engin dès les premiers « tests » sur le terrain : Mother Of All Bomb.
Dix ans plus tard c’est devenu une chose à peine croyable : une machine de destruction qui cherche et qui détruit avec la glaciale précision d’un ordinateur, localisation super-GPS, au centimètre près, capable d’atteindre son objectif à trois fois la vitesse du son, et on s’était contenté de la poser dans la neige ou sur le capot d’un des deux véhicules.
De l’extérieur, une bombe, c’est-à-dire un récipient contenant une certaine quantité de matières explosives ou inflammables. En l’occurrence, les deux.
Concept : inonder une zone, située en territoire ennemi, de trois « vagues » successives : une violente onde de choc, une très intense élévation de la température, la projection à haute vélocité de milliers de fragments de tungstène.
Solution : la poupée russe. La bombe contient une autre bombe, qui contient à son tour une autre bombe, qui elle est pourvue de centaines de « bomblets ».
Machine on : la bombe périphérique détone en un laps de temps de l’ordre de la nanoseconde, elle fait sauter l’armature extérieure qui projette aussitôt un nuage de vapeur de kérosène et de gaz propane sous pression sur des centaines de mètres carrés. Machine on, deuxième automatisme : la première bombe avait un temps d’explosion trop court et une ignition trop froide pour provoquer une déflagration générale. La seconde bombe, contenue dans celle qui vient de sèchement éclater, est une bombe à haute intensité. Elle va provoquer deux phénomènes conjoints, aussi mortel l’un que l’autre qui, jumelés, ne créent pas une létalité redondante, mais plutôt une sorte de mort élevée au carré. La bombe high explosive fait s’enflammer d’un seul coup le nuage de kérosène et de propane en train de flotter vers le sol, attiré naturellement par la force de la gravité, la déflagration incendiaire est immédiatement précédée d’une onde de choc extrêmement destructive, surtout pour les organes internes des êtres humains, et elle actionne le mécanisme détonant qui va éjecter les bomblets de la troisième bombe, contenant un mélange de poudre d’aluminium, de sodium et de micro-billes de tungstène, les projectiles miniatures à haute densité traverseront le nuage enflammé sans se liquéfier, mais percuteront leurs objectifs, tels des essaims de feu, en ayant atteint des températures supérieures à 1 000 degrés centigrades.
Fire Steel Thunder. Même son nom est beau, à cette putain de bombe. Non seulement elle le porte à merveille, mais c’est cette identité singulière qui la soutient toute entière, tel un monument pyrotechnique dressé sur sa propre déflagration.
Il ne fallut pas très longtemps aux escouades de criminalistes pour déterminer que ce modèle bien particulier de Fuel-Air Explosive n’était en usage que dans l’armée américaine et les Forces Canadiennes, depuis tout juste quelques années.
Évidemment, c’est ici, chez nous, que s’élabore la destruction du monde, c’est-à-dire l’élaboration du prochain, avait pensé Verlande.
On s’était servi d’une arme sophistiquée de dernière génération rien que pour oblitérer deux véhicules vides de tout occupant, et complètement isolés dans la nature. Ces hommes savaient qu’un simple incendie n’était plus suffisant pour corrompre complètement les indices matériels. Ils savaient comment résoudre le problème. Ils avaient de quoi résoudre le problème.
Sauf que, précisément, ce quelque chose était ce qu’il y avait de plus identifiable au milieu des gravats qu’ils avaient su parfaitement carboniser et pulvériser.
Et ce quelque chose c’était une arme de guerre. Une arme de guerre qu’on avait utilisée comme un vulgaire cocktail Molotov. Il fallait se rendre à l’évidence, les mains bien en l’air : un déséquilibre se faisait jour, un décalage infini, abyssal, un déraillement des rapports de force, une démultiplication sauvage des différences et des destructions.
Il fallait être aveugle ou complètement idiot pour ne pas se rendre compte qu’on entrait vraiment dans l’époque, et à fond. L’époque des paquebots suicide, l’époque des attentats réussis, ratés, ou devenus pièges se retournant contre leurs auteurs, l’époque des bombes dernière génération utilisées au milieu de nulle part pour détruire deux véhicules laissés à l’abandon, l’époque de la catastrophe générale, l’époque où une vie valait bien moins que les munitions servant à l’anéantir.
L’époque pour laquelle ils étaient nés.

Il existait pourtant une saillie dans la paroi de glace de l’enquête, un minuscule piton qui permettait tout juste qu’on s’y accroche.
Vers la mi-novembre, un mois avant le retour de Corzabal à Montréal, un dénommé Douglas « Roddy » Derville avait été assassiné dans le terrain vague jouxtant la ligne du Canadien National, à environ cinq cents mètres du poste de police 37.
Douglas Derville appartenait à la même génération que Corzabal, il avait suivi à peu de choses près le même itinéraire : ancien agent de sécurité véreux, et violent, il avait fait ses premières armes, au sens propre, en Somalie, dans une unité parachutiste qui fut dissoute suite à un scandale entourant le meurtre d’un jeune insurgé par des membres de l’unité. Puis il avait rejoint le chapitre québécois affilié aux Hell’s Angels, les Nomads, il avait participé à la guerre contre les Bandidos/Rock Machine et la mafia italienne à la fin des années 90, et s’était retrouvé sur le banc des accusés lors du méga-procès de « Mom » Boucher au début du siècle. Il écopa de dix ans fermes, fut libéré au bout de sept pour bonne conduite et avait repris, comme tous les autres, ses activités professionnelles favorites en solo : en l’occurrence le braquage de diamantaires et pratiquement toutes les formes de cambriolage avec effraction. Quoique ne disposant d’aucune preuve solide, les flics savaient qu’il avait écumé l’Ontario, le Québec, le Manitoba, il devait probablement disposer d’une connexion très fiable avec l’un des meilleurs fourgues du Canada.
C’était Robitaille et Curtiss qui avaient été mis sur le coup par le SPVM.
Deux balles de .22 dans la nuque. L’exécution mafieuse dans les règles.
Le .22 est un petit calibre. Il est néanmoins suffisant, à courte portée ou mieux, à bout portant, pour fracasser les os du crâne et pénétrer à haute vélocité à l’intérieur, y détruire le médullaire plus quelques organes connexes. Mort instantanée. Ensuite, sa légèreté et les déformations subies à cause de l’impact, l’empêchent de ressortir de l’occiput, il se met donc à zigzaguer, sous le régime de l’impulsion cinétique initiale, au cœur de la masse cérébrale, y provoquant de nombreuses lésions, toutes plus ou moins mortelles.
Avec la redondance de la seconde balle, l’homme visé n’a strictement aucune chance.
Robitaille et Curtiss avaient établi plusieurs rapports d’affilée sur leur investigation, Verlande et Voronine passèrent une journée entière à tout éplucher, au poste de l’avenue Laurier. Et ils avaient fini par établir la connexion avec Corzabal.
Cela n’avait pas échappé non plus aux deux flics montréalais, ce qui les avait lancé sur la piste de l’ancien Hell’s Angel.
Puis ils en étaient morts.

C’était leur moment. C’était leur territoire. C’était à eux, toute cette affaire.
Elle ne cesserait que lorsqu’ils viendraient apposer les mots closed case sur un carton qu’on entasserait dans une salle de stockage, avec des milliers d’autres.
C’était ça leur boulot de flic. Transformer un homme mort en une boîte de carton qui ne serait plus jamais ouverte, sinon par quelque archéologue du futur, tel un sarcophage. Ils assuraient étrangement la survie de l’individu après sa mort en opérant sur lui comme de secondes funérailles symboliques, ils assuraient la perpétuation de sa mémoire en ayant avant toute chose consacré leur temps à en faire un catalogue de données numériques. Ils étaient bien les nécromanciens des mégapoles. Ils jouaient avec la mort, et s’évertuait à la faire perdre, même lorsqu’elle avait gagné.

Pour commencer, comme toujours, les questions, c’est-à-dire en fait l’éclat résiduel de la réponse.
D’abord : exécution style mafia italienne. D’accord. Mais pourquoi un règlement de compte aussi violent et risqué – à proximité d’un poste de police de quartier – pour des affaires remontant à une vingtaine d’années et qui s’étaient soldées par des peines de prison tombant de tous côtés, sur les deux camps en lice ?
Pourquoi les mafiosi italos, ou ce qui restait des Bandidos, s’en seraient-ils pris à un type qui se contentait de suivre sa carrière de petit entrepreneur solitaire du crime ?
Le poste 37.
Derville se dirigeait vers le poste 37 lorsqu’il avait été abattu.
Des révélations urgentes à faire ? Des questions troublantes à poser ?
Cela pouvait expliquer la réponse, expéditive, qu’on lui avait fournie. Il n’aurait aucune question troublante à poser si les deux balles de .22 détruisaient complètement son système nerveux central.
Ce détail non plus n’avait probablement pas échappé aux flics du poste 37. C’est pour cette raison qu’ils avaient pisté Corzabal, son ami de la prison de Drummondville, c’est pour cette raison qu’ils avaient tourné sans cesse, eux aussi, dans tous les quartiers ou le Hell’s Angel avait vécu, c’est pour cette raison qu’ils s’étaient faits repérer.
C’est pour cette raison qu’ils avaient pris, eux, plus de soixante balles dans la peau.
Autre question-réponse : le différentiel, encore une fois, ce déséquilibre fondamental, pivotal, cet axe chaotique qui faisait pourtant tenir tout ensemble. Deux balles de .22 tirées en solo dans la nuque, d’une part, 4 hommes surarmés et une organisation de type militaire d’autre part.
Le décalage, le déraillement. L’abysse.
Alors voici comment fonctionne le cerveau de Verlande : c’est une sorte de moteur, de générateur, de réacteur nucléaire. Sa conscience se tient aux ordres d’un étage psychique qui est précisément l’inverse du subconscient, tout en restant aussi indécelable aux sens qu’à la pure cognition.
C’est la Direction du Renseignement du cerveau.
Si deux questions parallèles sont aussi obscures l’une que l’autre, il est probable que la solution se situe à leur croisement orthogonal, là où ça fait vraiment mal.
Verlande se souvenait du stage d’entraînement qu’il avait suivi au Groupe des Commandos de Montagne avec des instructeurs venus du SAS britannique. Les SAS s’étaient servis abondamment du calibre 9 mm depuis les années 80. Pour compenser le manque d’impact à moyenne distance, ils avaient rapidement développé une méthode très simple.
Tirer deux fois de suite, le plus vite possible, en contrôlant au maximum le recul.
Il y avait là, sous les apparences d’une logique dispersée, la possibilité d’une connexion réelle entre Derville, Corzabal, les deux flics montréalais, et la bande de tueurs militarisés.
Ce n’était peut-être pas une exécution modèle mafia italienne.
C’était peut-être bien une exécution dans le plus pur style SAS.
C’était bien la guerre, plus aucun doute n’était permis.