
Entretien American Black Box
par Maurice G. Dantec le 06/02/2007 Le Point
Dans « American Black Box », troisième volume du « Théâtre des opérations » (son Journal, paru chez Albin Michel), l'écrivain exilé au Canada tire au lance-flammes sur notre époque. Catho et techno, réac et futuriste, Maurice G. Dantec n'aime pas grand-chose de ce qui est moderne. Nous ne le savons pas, dit-il, mais nous sommes en guerre : contre l'islam, pas contre les musulmans. Des pages au vitriol qui baladent le lecteur entre ravissement et effroi.

Le Point : La publication de ce troisième tome de
votre journal paraît avoir été un parcours du combattant. La tempête dans un
verre d'eau déclenchée par vos échanges avec les Identitaires a conduit
Gallimard à se séparer de vous. Mais vous avez dû, semble-t-il, faire quelques
concessions à votre nouvel éditeur.
Maurice G. Dantec : La
publication de ce « TdO-III » a représenté en effet un joli petit parcours bien
miné, cependant je me permets de vous corriger : ce n'est pas Gallimard qui
s'est séparé de moi, c'est l'inverse, parce que sa volonté de non-publication -
sans la moindre justification écrite - était pour moi une insulte. Je n'ai fait
aucune concession, sinon techniques et stylistiques, à mon nouvel éditeur. Tout
au plus, peut-être, quelques expressions ont-elles été « adoucies », afin
d'éviter la nouvelle Justice Spéciale du « Frankistan
».
N'êtes-vous pas tenté de déclencher des polémiques en
exprimant vos idées de façon qu'elles soient inaudibles ? La position de
proscrit prouverait-elle à vos yeux que vous touchez à la vérité ?
Mes idées sont inaudibles ? Elles sont inaudibles pour les
sourds. Ils seront bientôt réveillés par un grand fracas. Si vous cherchez la
position de « proscrit », vous devenez un « rebelle » tel que décrit par Muray :
un Thierry Meyssan, ou un José Bové. C'est le monde littéraire germanopratin qui
m'a banni, après la publication du premier volume du « TdO ». Je lui en suis
fort reconnaissant, d'ailleurs, cela m'évite de croiser les écrivaillons et
écrivaillonnes nono-fachos ou bobo-trash dans les Salons du
livre.
« Raclures de vomitoire gaucho-anar », « étrons sur patte
», « salopes californiennes pacifistes », « racaille réviso-islamiste » sans
oublier les « hyènes collabos » qui évoquent leurs ancêtres dactylographes :
vous pratiquez l'injure - souvent dans le registre scatologique - avec
délectation. Votre façon de disqualifier ceux qui ne pensent pas comme vous
évoque parfois ces staliniens que vous dénoncez sans cesse. Il ne suffit pas
d'être violent pour être Léon Bloy, l'un de vos maîtres. Quelle est la fonction
de cette violence ?
Fonction ? La violence que vous décrivez
est verbale. Je sais que le Français a perdu depuis longtemps le goût de se
battre à fleuret non moucheté, mais en ce qui me concerne la « violence » des
mots sert à refléter la violence des FAITS. Qui est l'homme violent, celui qui
viole à longueur d'année des filles prépubères dans la cave de sa « cité », ou
celui qui va commettre l'erreur fatidique d'oser le traiter de « bête sauvage »
? Il est vrai que, dans notre société du « vivrensembleuh », il faut « rester
vigilant » et adopter le point de vue des victimes, je veux dire les vraies, les
victimes-de-la-société, les violeurs en série, par exemple.
D'autre
part, je me permets de souligner mon obsession maniaque de la cohérence entre
fond et forme, entre style et contenu. Il ne s'agit pas, que ce soit bien clair,
de construire, de quelque façon que ce soit, cette « cohérence », mais de la
laisser surgir, de faire en sorte qu'elle parvienne à l'état écrit, qu'elle
s'insinue dans un flux de mots qui d'une certaine manière s'imposent par les
multiples facettes de réfraction qu'ils offrent au sens obvie. Je ne cherche pas
à imiter Bloy, même si c'est un compliment. En revanche, nous décrivons ce que
nous voyons, et le monde d'aujourd'hui (comme le sien, d'ailleurs, nous n'avons
fait que suivre la pente) est, me semble-t-il, particulièrement vomitif. A ce
titre, l'usage de la scatologie, face à des « penseurs » qui préparent les
génocides du futur, ou des « artistes » chargés de la lobotomisation nationale,
me paraît quant à moi justifié - et je me retiens.
Quel est le
rôle du « Journal » dans votre oeuvre ? Une arme de destruction massive ? La
production du minerai que vous enfournez ensuite dans votre chaudière romanesque
?
La production du « Journal » et des romans a quasiment été
parallèle dès le départ (j'ai commencé à tenir des notes vers 1995-1996), chaque
« monstre » se nourrit de l'autre. Arme de destruction massive ? S'il parvient à
détruire les certitudes qui verrouillent les cabinets de toilette de la pensée
contemporaine, il aura accompli sa mission.
« La France, aimez-la
ou quittez-la », comme disait l'autre. « Je viens en Amérique avec en moi toute
la France qui s'est perdue en route », écrivez-vous. En somme, vous la quittez
parce que vous l'aimez ?
Je la quitte parce que je l'ai aimée
et que je ne peux plus l'aimer, comme une femme qui vous a salement trahi, en se
trahissant elle-même. La France que j'aime a disparu, c'est un souvenir, c'est
de l'HISTOIRE, c'est ce qui a disparu ou est sur le point d'être anéanti.
J'attends avec impatience l'Heure du Jugement pour ce « pays » qui est le fer de
lance de l'islamisation de l'Europe, tout en défendant bec et ongles (ahahah) sa
fameuse « identité culturelle ». Le CSA et les mosquées salafistes, voilà le
futur de ce que j'ai quitté.
« Décrire les désastres produits
par le changement des moeurs, telle est la mission du roman », selon Balzac. Le
moins que l'on puisse dire est que vous êtes fidèle à cette mission. « L'ère de
l'Antéchrist a pour de bon commencé », écrivez-vous. Bref, à vous lire, notre
riante époque est particulièrement haïssable. Mais la plupart des grands
écrivains se sont bagarrés avec leur époque. Pensez-vous que nous vivons une
mutation radicale, et de quelle nature est-elle ?
Une petite
liste de tout ce qui nous sépare du siècle de Balzac (qui avait bien sûr raison
de se « bagarrer avec son époque », comme tous les autres écrivains, c'est NOTRE
mission) :
- Auschwitz.
- Hiroshima/Nagasaki.
- Les
technologies électroniques et aérospatiales (unification technique du
monde).
- Les technologies chimio-bactériologiques (unification technique
du micro-vivant).
- Les technologies eugénistes/génétiques (unification
technique du biopolitique).
- Les (très) prochaines nanotechnologies du
cerveau (unification technique neurone/silicium).
- Les mass media et le
diktat du journalisme.
- Le marxisme comme horizon indépassable de la
pensée.
- Le masochisme anti-occidental de l'Occident, les nihilismes qui
pullulent comme dans un « bouillon de culture ».
- La
déchristianisation.
- L'islamisation de l'Europe, tout particulièrement
en France.
- Les religions en kit (ex : Raël).
- Le djihad
planétaire.
- Une « Europe » pseudo-« fédérale » alors qu'elle est
précisément l'inverse : le plus petit Etat américain a plus de pouvoirs
légitimes face à Washington que nos « nations » face à Bruxelles, et je ne parle
même pas du papelard informe et involontairement comique qu'on a voulu nous
vendre comme « constitution ». Bref, l'autodestruction institutionnelle du
continent, l'abandon de son destin, le retour à l'Europe divisée du traité de
Westphalie (1648) !
A part ça, comme je l'ai dit : TOUT-VA-BIEN !
Votre pessimisme vous vaut d'être traité de réactionnaire. Dès
lors que vous avez un problème avec la Révolution française, peut-être
assumez-vous ce qualificatif. Mais n'est-ce pas une impasse qui vous conduit à
une nostalgie un peu vaine ? L'Histoire ne revient pas en
arrière.
Je n'ai aucune nostalgie puisque je crois à l'Eternel
Retour du Christ. Je me considère sans complexe comme, éventuellement, un «
réactionnaire » - Bernanos disait que réagir était au moins la preuve que l'on
était encore vivant -, mais je préfère l'appellation maistrienne de
contre-révolutionnaire, voire d'anti-Lumières. Le « progrès » est une « doctrine
pour Belges », disait Baudelaire, je crois, qu'on ne s'étonne pas de la
localisation de la capitale de l'« Europe ». L'Histoire ne revient pas en
arrière ? Ah ? Il me semble pourtant que c'est ce qu'elle fait depuis la
Révolution française, justement, un retour vers le chaos primitif des sociétés
paganistes et sacrificielles. Etre pour l'Evolution de l'Homme dans le Monde
Créé par Dieu, cela ne signifie pas être pour le « progrès » des masses abruties
dans des républiques bananières sans bananes.
Vous jetez le bébé
démocratique avec l'eau du bain égalitariste, le bébé universaliste avec l'eau
du bain sans-frontiériste, le bébé des droits de l'homme avec l'eau du bain
droit-de-l'hommiste : ne faudrait-il pas au contraire sauver ce qui, dans la
modernité, a constitué un progrès de la liberté ?
La «
modernité » a constitué fort peu de progrès de la liberté : totalitarismes
divers et variés, idéologies de tinette, génocides en vrac, nihilismes de toutes
origines, eugénisme social - pour ne pas dire socialiste -, bêtise démocratique
élevée au rang de « culture ». Non, je vois très peu de chose à « sauver » des
deux derniers siècles, sinon la littérature, la musique et le cinéma. Les «
bébés » post-historiques vont avoir peu de chances de survie avec
moi.
Que l'illusion de la toute-puissance vous hérisse, on peut
le comprendre. Que vous récusiez en bloc la capacité de penser librement
(appelée liberté d'expression et d'opinion) dont vous avez hérité est pour le
moins discutable.
La « liberté d'expression » m'intéresse assez
peu s'il s'agit de la liberté des vaches de regarder passer les trains en
ruminant, juste avant l'abattage. On alphabétise beaucoup dans les dictatures
communistes, c'est à se demander pourquoi. La liberté n'est pas un « droit ».
Elle ne s'octroie pas. La Liberté est un état qui se conquiert. Aussi, la «
recherche de l'autonomie humaine » n'est pas une invention de la pseudo-«
Renaissance », elle date de bien avant, des Grecs, tout comme des scholastiques
médiévaux. Ce qui est nouveau, avec la modernité, justement, c'est que cette «
autonomie humaine » est désormais détachée de toute puissance transcendante,
elle n'est plus cette « liberté au service d'une liberté plus grande », elle est
désormais autocentrée et devient dès lors une niche pour tous les nihilismes
idéologiques qui travestiront Dieu, sous toutes les formes
possibles.
Reste que vous vous en prenez à la démocratie en tant
que telle, comme si la participation de tous aux affaires de la cité était «
ontologiquement » la cause du désastre.
Je ne m'en prends pas à
la démocratie en tant que telle, ou plutôt si, mais sous un angle bien
particulier. Je ne défends les démocraties que contre elles-mêmes. Qu'est-ce que
cela signifie ? Un, que je peux reconnaître à la démocratie - telle que conçue
par les Pères fondateurs de la République américaine ou par ceux de la cité
d'Athènes - un rôle non négligeable dans la représentation politique et civique
des individus et des communautés. Deux, le problème est que cette formalisation
politique de la liberté devient une idéologie qui consiste à faire de la «
démocratie » un immense entrepôt de stockage de « droits », individuels ou
collectifs, en tout genre, et qui souvent ne peuvent cohabiter, car ils ne sont
plus tenus par l'authentique exigence de la liberté, c'est-à-dire celle de la
foi. Les antiques monarchies chrétiennes présentaient à bien des titres des
structures plus « démocratiques » que les systèmes modernes, souvent laïques,
qui s'attribuent ce titre, comme l'Europe par exemple. Il est à noter, c'est
assez drôle tout de même, que les Parlements fonctionnaient plutôt bien sous les
régimes royaux et que la première action des « révolutionnaires », soi-disant «
démocrates », aura été chaque fois d'entraver, de contrôler ou de supprimer le
rôle des assemblées représentatives.
En fait, ce que vous
déplorez - et à juste raison - est peut-être la disparition du monde des pères.
Reste qu'on n'a pas plus le choix entre le père émasculé et le père omnipotent
que nous ne sommes condamnés à l'alternative entre Chirac que vous honnissez et
Bush que vous admirez.
Pour qu'il y ait, comme vous dites, «
alternative », il faudrait qu'il y ait au moins un point, même minuscule, de
comparaison ! Chirac-Bush ! ! ! Pourquoi pas Déroulède-Roosevelt ? Ou une R-5 GL
avec une Ford Mustang ? Vous avez vraiment le sens de l'humour, au
Point.
Vous êtes devenu chrétien ; or l'universel moderne est
enfant du christianisme, non ? (« Il n'y a plus ni juif ni Grec, il n'y a plus
ni esclave ni maître, il n'y a plus ni homme ni femme ; car vous êtes tous un en
Jésus-Christ »). Comment vous débrouillez-vous avec cette contradiction ?
Quelle contradiction ? Relisez les Evangiles en leur entier.
Nous ne sommes pas « tous à l'Onu ». Nous sommes tous en Dieu-Christ, quelqu'un
saisit la nuance ?
Vous avez, dites-vous, avec l'islam un
conflit théologique. mais vous prétendez aussi que l'islam a pour but l'«
asservissement général de l'Humanité ». Mais, en ce cas, nous ne sommes pas en
guerre contre l'islamisme, mais contre l'islam lui-même. Or, à la différence du
communisme auquel vous ne cessez de le comparer, l'islam recueille l'adhésion
sincère de ses adeptes. Dans ces conditions, votre distinction entre islam et
musulmans n'est-elle pas théorique ? Comment faire la guerre à l'un sans
attaquer les autres ?
Le communisme ne recevait pas l'adhésion
sincère de ses adeptes ? Nous n'avons pas vécu les mêmes années 70/80 ! L'islam,
je le dis dans le livre, est une IDOLÂTRIE DU DIEU UNIQUE. L'islamisme n'est
qu'une application orthodoxe de la loi coranique, la mise en pratique
systématique des préceptes religieux, éthiques, politiques, de l'islam. On peut
néanmoins tout à fait établir une différence très nette entre un musulman qui
est prêt à dialoguer avec les « infidèles » et un autre pour qui ces « infidèles
» doivent être exterminés ou soumis à l'esclavage. On pouvait être un
nationaliste allemand, même en 1940, sans être un nazi. Mais à partir du moment
où vous teniez un fusil sur le sol de France, il ne fallait pas vous étonner si
vous receviez une rafale tirée par ceux d'en face.
Vous appelez à
plusieurs reprises au retour de l'Inquisition. Mais s'il est admis de torturer
ou de tuer au nom de la Vérité dont on se pense détenteur, les attentats commis
par les islamistes sont légitimes, non ?
D'abord, je souligne
que je n'appelle au retour de l'Inquisition que d'une façon métaphorique, et
quasiment ironique, mais aussi pour rétablir une vérité historique, ensevelie
sous les tonnes de mensonges révisionnistes de la « modernité ». D'autre part,
vous confondez deux sphères : celle du Politique (où la « Vérité » est un
instrument de souveraineté) et celle de la Vérité en tant que telle, unique et
infinie (qui est ontologique et eschatologique). Un « terroriste » est un
microcéphale qui se croit investi d'une mission divine et qui, pour cela,
devient témoin à charge, juré, juge, avocat, procureur, et au final bourreau.
L'Inquisition, Très Sainte, a brûlé bien moins de « sorcières » et d'hérétiques
que les tribunaux des congrégations protestantes, et je ne parle pas de ceux qui
obéissent à la charia. J'ajoute qu'elle a inventé l'institution du JUGE
D'INSTRUCTION, chargé de conduire l'investigation à l'abri des pressions de la
procure comme des avocats. Certains dissidents soviétiques auraient très
certainement préféré être jugés à Tolède vers 1500 qu'à Moscou en 1938. Toujours
cette bonne vieille tentation masochiste anti-occidentale !
Vous
avez du mal à admettre que l'opération américaine en Irak est un échec - non
seulement en Irak même, mais dans la région, où le poids de l'Iran s'accroît.
Peut-être les Américains ont-ils, comme vous l'écrivez, « des couilles ». Pour
faire la guerre, il n'est pas inutile d'avoir un cerveau.
L'opération américaine en Irak a surtout été un échec pour
Saddam Hussein et son régime, il faudrait voir à ne pas l'oublier, peut-être.
Une offensive militaire réussie, la chute d'une dictature, un gouvernement
provisoire, une Constitution, des élections libres, un gouvernement élu
démocratiquement, 3 000 soldats américains tués en presque quatre ans,
l'équivalent des pertes subies en trois heures à Omaha Beach, quel Vietnam ! Les
seuls perdants de cette guerre sont les arabes musulmans eux-mêmes, qui
apportent la preuve depuis deux ans maintenant, par leurs crimes
interconfessionnels, que, sans la présence d'un despote, le monde islamique tend
naturellement vers la guerre civile.
Ceux qui disent que cette guerre
aura au final apporté plus de chaos que de stabilité dans la région n'ont pas
tort, bien sûr. Ce que je dis, quant à moi, c'est qu'il vaut mieux un bon chaos
qu'un mauvais ordre. Ceux qui continuent de croire que la Syrie et l'Iran sont
en train de jouer un poker gagnant en Irak succombent à l'inévitable épuisement
fataliste de l'homme occidental moderne. Au risque de me répéter, je l'affirme
de nouveau : les événements qui se produisent en Irak, en Palestine, au Liban,
sous l'influence de Damas et de Téhéran, vont littéralement faire imploser
l'aire islamique. Je crois que dans le « TdO » je prévois une guerre civile
générale sunnites/chiites dès le premier attentat de Nadjaf, début 2005.
Renseignez-vous par exemple sur le sort que font subir les talibans pro-Al-Qaeda
aux populations chiites d'Afghanistan. Il ne fallait pas faire mumuse avec les
avions dans les tours