
33 questions à Maurice G. Dantec
par Maurice G. Dantec le 25/10/2004 Ring
Meta-Entretien avec le plus grand écrivain de sa
génération*, Maurice G. Dantec, réalisé par Tremeur Couix avec
la participation de Charles-Antoine Menanteau. Maurice G. Dantec est en Guerre
et vous offre ici un entretien déjà historique.
Interview réalisé le 25 octobre 2004

Septembre 2004 - G. Simoneau
Copyright Edition Flammarion
Nouvelles du front
1 - Le troisième tome de votre Théâtre des Opérations, intitulé American Black Box, aurait dû sortir en librairie au printemps dernier. Quelle est la raison de ce retard ? Quelles mutations majeures nous réserve ce nouveau journal ?
MgD - La Maison Gallimard en a malheureusement
refusé la publication, deux mois après « l'affaire des identitaires », durant
laquelle, vous le savez, une meute de petits journalistes aigris et de nazillons
trostkystes a cru pouvoir - ils l'ont dit en toutes lettres sur leurs forums
merdiques - « détruire ma carrière littéraire ». Il faut dire qu'avec ce livre
je suis passé à un stade supérieur de l'offensive tous azimuts contre l'Islam,
la gaugauche mondiale, Zéropa-Land, Chirak, ses sbires, les écrivaillons du
cloaque littéraire national, la presse aux ordres, les petits néocollabos
franchouilles, quelle que soit leur étiquette politique. J'y fais aussi part de
mon abandon total de la France, en tant qu'entité géo-historique déterminée, en
tant que « République des Dhimmis ». Je suis un écrivain nord-américain de
langue française. Et je suis un Catholique.
Je m'en prends directement
aux soi-disant « organisations anti-racistes », aux « anti-sionistes » qui ne
sont, comme je le dis, que « des antisémites qui se déballonnent », j'y défends
ouvertement la politique impériale de l'Amérique et du « Ring occidental »
(Nouvelle Europe slavo-russe, USA, Commonwealth britannique, Israël, Inde)
contre la plaque centrale du néo-despotisme asiatique,
arabo-islamo-zéropéen. Cela - visiblement - n'est plus concevable sous la
houlette du nouvel « État Français ». Comme je le dis dans ma préface,
les éditeurs ne sont plus libres de publier, les écrivains ne sont plus libres
d'écrire. Mais les journalistes ont le droit de mentir.
2 - Au mois de juillet dernier, vous avez donné à Montréal un concert avec le groupe Schizotrope. Avez-vous de nouveaux projets, disque ou concerts, avec vos amis Richard Pinhas et Jérôme Schmidt ?
MgD - Oui, entre autres, un projet de disque avec lectures de textes sacrés juifs et chrétiens, tirées des deux Testaments, du Livre d'Hénoch, du Zohar... Mais Richard doit entre-temps produire un album sous son nom, pour le compte du label Cuneiform.
3 - Le tournage de Babylon Babies par Matthieu Kassowitz est prévu pour 2005, principalement au Canada. Votre rôle dans ce film sera-t-il aussi discret que lors de l'adaptation de La Sirène rouge ?
MgD - Et même encore plus, autant dire : aucune apparition quelle qu'elle soit.
Polémique/Politique
4 - On connaît votre pessimisme quant à l'avenir de la société française, prise selon votre propre expression « dans les mailles du grand filet invisible des nihilismes ». Comment cette paralysie risque-t-elle d'évoluer?
MgD - Par l'apoplexie terminale. En deux mots : guerre civile. Et de surcroît, par extension : guerre civile européenne.
5 - Après vous avoir qualifié de « nouveau réac », l'intelligentsia du Ve arrondissement, qui n'a sans doute pas lu La Grande Parade de Jean-François Revel et encore moins vos propres livres, vous traite de « fasciste ». Quelle sera la prochaine insulte ?!
MgD - Nous n'avons plus que l'embarras du
choix. On me dit que dans de larges portions du territoire de la République,
désormais « libérées de l'occupation franque et chrétienne », l'insulte en vogue
serait « sale Français ».
Salaud d'occidental ? Enculé de chrétien ? Fumier
de pro-russe ?
Enjuivé ?
6 - Vous avez soutenu Cesare Battisti au moment où l'Etat français trahissait sa parole. Que lui souhaitez-vous aujourd'hui, alors qu'il est en cavale ?
MgD - Je souhaite qu'une « commission Vérité et Justice » soit créée dans les plus brefs délais en Italie. Il est fort possible que Cesare Battisti soit coupable ou tout du moins complice des crimes pour lesquels il a été jugé et condamné. Mais les conditions historiques dans lesquelles ces faits, puis son jugement, se sont déroulés, méritent selon moi une sorte d'aggiornamento. Il faut que toutes les parties reviennent à la raison et à l'État de droit :
1) Il est en effet inadmissible que la République Française s'octroie des privilèges au-dessus des autres nations de l'Union Européenne, comme l'Italie.
2) La « parole donnée » par le « Prince » n'a à mes yeux aucune valeur. Surtout en République.
MAIS :
3) La « parole » trahie par le Prince a encore moins de valeur.
Surtout, encore une fois, en République.
4) Tout le monde sait que la
Police du Chirakistan a livré Battisti à la justice italienne pour dédouaner le
locataire de l'Élysée de sa merdique politique pro-saddamite et pro-islamiste au
Moyen-Orient. Un vieux souvenir de la guerre froide est encore le meilleur
leurre envisageable, en cette époque où l'ENNEMI EST À PEINE NOMMABLE. Voir
votre question suivante, que j'ai sous les yeux.
7 - Terroristes palestiniens = « Activistes résistants », Sionistes = « Nazis », Forces US en Irak = « Armée d'occupation », etc. N'y a-t-il pas un... gros problème de déformation de la réalité, pour rester poli ?
MgD - Tout au long de la rédaction d'American Black Box, au cours de l'année 2003, et donc de la Guerre en Irak, j'ai suivi l'évolution de ce révisionnisme intégral et en direct, forme accomplie, dans la démocratie terminale, du nazisme lui-même ! Le dégoût que provoquent en moi les prébendiers inconscients de l'islamisme, ces nouveaux « idiots utiles », n'a d'égal que celui que suscitent les décapiteurs psychopathes enturbannés, et les assassins d'enfants de Beslan.
La France n'a toujours pas compris que nous étions en guerre. Nous sommes une fois encore devant notre destin de peuple d'esclaves. Celui de 1940.
8 - Que reste-t-il de la souveraineté politique de ce côté-ci de l'Atlantique, alors que les Etats-nations sont en pleine agonie et que « l'Europe » refuse encore et toujours d'assumer son destin ?
MgD - Votre question contient la réponse : l'Union Zéropéenne n'est plus qu'un appendice politico-culturel de la sphère de domination arabo-islamique, et sa minable constitution antichrétienne n'a été pondue que pour permettre à terme l'absorption de la Turquie, et du Maghreb, voire de tout le monde arabe. L'Eurabie n'est pas un rêve de romancier de science-fiction. Comme le sait la chercheuse israélienne Bat'Yeor, c'est un projet politique supranational, conduit par la France, Bruxelles, et l'Allemagne, depuis au moins 1973, écrit comme tel en toutes lettres dans les directives officielles de l'administration collabo en charge de ce continent politique qui se défait au fur et à mesure que prétendument on le fait.
9 - On perçoit une sorte d'effervescence, culturelle, politique et économique, dans des pays comme la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Pologne... Y voyez-vous un contre-pôle à la « Zéropaland » de Bruxelles et son « axe » franco-allemand ?
MgD - Oui, c'est très exactement ce que je dis depuis 2001, maintenant. La Nouvelle Europe se lève à l'Est. Les anciennes nations communistes sont bien mieux armées, à tous niveaux, pour lutter contre le totalitarisme vert, que nos sociétés libérales-gauchistes, parfois encore fascinées par les modèles socialistes, et désormais par ce « communisme du désert ».
10 - Quel rôle attribuez-vous à la Russie dans cette réorganisation des forces géopolitiques ? Quels pourraient être ses rapports avec les USA et la Chine ?
MgD - La Russie tient un rôle central, car elle est en train de basculer vers l'Ouest, je veux dire le Grand Ouest, celui qui en fait se situe à son Orient, soit l'Amérique du Nord.
Les Chinois, entre les arabo-zéropéens et les Occidentaux, joueront la « politique de la bascule » des Anglais du XVIIIe siècle, un coup à gauche, un coup à droite. Le récent voyage de Chirak en Chine Pop en est le révélateur.
Mais les Chinois aussi ont des problèmes avec leurs musulmans du Turkestan. Il n'est pas impossible qu'en Asie Centrale, le jeu devienne plus compliqué encore que dans un roman de John Le Carré, entre forces islamiques (Iraniens, Arabes, Pakistanais) et Chinois, Russes, Indiens, Américains. Désolé de devoir rappeler que c'est à peu près la situation décrite au début de Babylon Babies, rédigé en 1997-98.
11 - Votre attachement aux Etats-Unis d'Amérique est connu. Vous avez participé il y a quelques jours à une conférence organisée par l'UQAM sur les élections présidentielles américaines. Qu'en est-il ressorti ?
MgD - Qu'il est interdit, dans la nomenklatura médiatico-intellectuelle du Québec, d'être en faveur de Bush (comme Dennis Hopper, acteur fasciste notoire n'est-ce pas ?), de se présenter comme Chrétien, de faire une critique en règle de la biopolitique post-moderne (que je rattache au nazisme), d'oser - par exemple - émettre un doute « éthique » sur la validité d'un système, comme celui du Canada, où l'avortement n'est même pas légalisé, quoique légal ! En clair : un système où l'on ne commence à s'intéresser au « problème » qu'au-delà de 28 semaines ! autant dire lors des fameux « partial birth abortions ». Ce que cela signifie concrètement : Que l'avortement est légal, mais sans aucun contrôle, soit une forme particulièrement abominable et sauvage de contraception sociétale.
D'autre part, le simple fait d'évoquer que le « produit » génétique de l'union de deux corps, et donc de deux patrimoines génétiques différenciés, avec unicité absolue (sauf pour les cas de gémellité), n'a rien à voir avec le « corps » qui le porte, et que celui-ci n'a certainement pas droit de vie et de mort sur celui-là sans la moindre contrepartie, le fait de rappeler qu'un enfant, même embryonnaire, n'est pas un « organe » du corps de la femme, semble aller contre le « droit des femmes ». Françoise David, célèbre syndicaliste-féministe québécoise qui m'a interpellé sur ce terrain en me traitant quasiment de fasciste, a été incapable de répondre à mes questions, pas plus qu'elle n'a pu s'expliquer sur le fait que les premières lois eugénistes autorisant l'avortement de masse vinrent des États totalitaires nazis et bolcheviques.
12 - Vous plaisez-vous dans « l'aimable démocratie sociale québécoise » ? Le Québec correspond-il à cette « Amérique francophone » que vous espériez y trouver ?
MgD - American Black Box fait le point sur cette
question. Mais en un mot : NON.
Cela n'a au demeurant aucune importance. Le
Canada franco-britannique reste à faire.
13 - Vous sentez-vous plutôt français en exil en Amérique du Nord ou nord-américain d'origine française ?
MgD - Je passe imperceptiblement de l'un à l'autre, continuellement, dans une « zone » limbique, une zone frontière. Pourtant, je n'arrive pas à me défaire de l'idée que l'exil est devenu pour moi une seconde nature, je devrais dire : un horizon permanent.
14 - Quel est votre rapport à la langue anglaise ? Quelle place occupe-t-elle aujourd'hui dans vos lectures et votre écriture ? Pensez-vous un jour publier un livre écrit directement en anglais/américain ?
MgD - Dans ABB, comme dans mes TdO antérieurs, je m'essaie timidement à assimiler la langue anglaise, je procède par bribes, par éclats, car c'est par la poésie seule - je crois - qu'on est en mesure d'apprivoiser quelque peu une langue étrangère, ou plutôt, veuillez m'excuser : de se laisser investir par une langue étrangère.
Quant à écrire des textes narratifs, romans, nouvelles, là, très honnêtement, c'est une tout autre paire de manches. Je reste un auteur français. Je tiens à rester un écrivain de langue française. Précisément parce que la France est en train de mourir.
Littérature
15 - « Il se sent seul jusqu'en lui-même », disait Alexandre Vialatte à propos de Kafka. L'écrivain livrant un combat contre l'état du monde et surtout contre lui-même, comme vous vous décrivez, n'est-il pas définitivement condamné à vivre dans les « cryptes », matérielles et surtout mentales ?
MgD - Il me semble que c'est le monde lui-même qui est devenu une immense crypte. Dans tous les sens du terme, si j'ose m'exprimer ainsi : car ce monde est « crypté », c'est un simulacron général dont le code d'accès nous reste barré, nous n'en possédons plus chacun que des bribes isolées. Le Monde est devenu trop grand pour nous, et trop petit pour nos productions.
D'autre part, le « contre-monde » qui non seulement s'y « oppose », mais surtout le contamine de l'intérieur, est un processus extrêmement paradoxal, où le plus grand danger côtoie la plus grande espérance. L'expérience de l'Être côtoie de très près celle du Néant, lumières et ténèbres ne me semblent pas articulées dialectiquement, mais plutôt comme des processus hautement dynamiques qui s'incluent l'un dans l'autre selon une géométrie non euclidienne, selon la forme du « surpli ».
Nous ne sommes pourtant pas condamnés à errer - solitaires - dans des labyrinthes désolés, même si le monde est effectivement devenu ainsi. La littérature doit regarder la Mort en face, certes, mais elle n'est pas obligée d'épouser son point de vue. Elle doit au contraire parvenir à produire le processus alchimique révélateur de la lumière contenue dans les ténèbres, selon l'Évangile de Saint-Jean, cette lumière que les ténèbres contiennent sans pouvoir la retenir.
Aussi, c'est du fond des ténèbres de ce monde que surgira la transcendance pivotale dont il a cru vainement pouvoir se débarrasser.
C'est du Verbe que viendra la réponse. Nous n'en sommes que les intérimaires, en Sa provisoire absence.
16 - Le réseau « métaconscient » d'écrivains et de penseurs ayant le goût de la vérité dont vous attendiez l'émergence est-il enfin entré en activité ?
MgD - Comme certains de mes amis l'ont écrit : le cadavre bouge encore. Je ne voudrais pas tomber dans le piège de la publicité de complaisance, mais la volonté de faire de la littérature autre chose qu'un bavardage insignifiant semble se révéler dans un mouvement transgénérationnel qui, désormais, s'est engagé dans une rupture quasi totale avec les paradigmes datant d'avant le 11 septembre, et je ne parle pas ici de « politique » au sens que les journalistes ont donné à ce mot.
Le retour d'une littérature de l'imaginaire actif, osons reprendre le magnifique terme de Ballard « speculative fiction », ce retour, ou plutôt cette « reprise », va à l'encontre de tout ce qui se fait dans la littérature nationale-contemporaine et, plus encore, va à l'encontre de l'image désormais cristallisée sur le marché mondial de la « littérature française », ce renouveau de la littérature de la narration imaginale et de la liberté comme expérience ontique est donc probablement considéré comme le plus grand péril par les corporations éditoriales et journalistiques.

Septembre 2004 - G. Simoneau
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17 - Dans la préface de son roman Crash!, James G. Ballard écrit que « le monde qui nous entoure » est une « fiction absolue » et que « le travail du romancier est d'inventer la réalité ». Selon vous, sous quelles conditions un romancier parvient-il à une telle (re)création ?
MgD - Ah, j'adore découvrir les entrevues au fur et mesure, vu que je ne crois pas au hasard, je tourne la page et : vous citez Ballard !
Les conditions dont vous parlez sont pratiquement indicibles
pour celui qui en est l'expérience tout autant que l'expérimentateur. Car trente
ans se sont écoulés depuis l'assertion de Ballard et le monde de l'an
2000.
Un des aspects essentiels de la littérature du XXIe siècle qui sera
probablement la dernière, car il s'agit probablement du dernier, sera de pouvoir
relier l'expérience du décryptage du monde, devenu « secret » parce
qu'absolument « transparent », fiction absolue devenue plus vraie que le
vrai, à celle de la recréation ontologique qu'un tel acte exige.
Dans Cosmos Inc., et sa suite, déjà amorcée, la guerre entre le monde des simulations et la narration de la vérité est ouverte, et se livre à l'intérieur même de l'homme : Génétique opérative, biopolitique générale, convergence critique des catastrophes, dévolution de la Mégamachine décrite par Günther Anders dans Nous fils d'Eichmann, fin du Léviathan démocratique-universel ouvrant sur la figure de Béhémoth, qui elle-même annonce la venue du principe antéchristique qui tentera d'asservir complètement le genre humain, sous la forme d'une Métastructure de Contrôle bio-cybernétique de seconde génération.
Si la littérature ne vous change pas en profondeur, si le fait d'écrire ne vous précipite pas vers un mur de feu qui consume tout ce qui en vous peut être consumé, autant devenir buraliste, ou huissier de justice, ou journaliste aux Inrockuptibles.
18 - Il y aurait beaucoup à dire sur Villa Vortex, votre roman-monde qui vient de sortir en poche. Polar terminal d'une violence similaire à celles des livres d'Ellroy (Le Dahlia noir), roman méta-urbain sur la dévastation de la « Polis », c'est aussi un livre sur la lumière noire de la Narration et la figure de « l'Eve électrique » (Villiers de l'Isle-Adam). Ne serait-il pas surtout un livre sur la Mort ?
MgD - Oui, c'est une sorte d'essai thanatologique sur le monde contemporain. Un méta-roman qui voulait embrasser toute la fin d'une civilisation, la civilisation européenne, un acte narratif qui engloberait l'underworld made-in-France, et made-in-Sarajevo.
La figure de la Mort devait être présente à chaque niveau d'écriture. Et surtout, je devais essayer de montrer que la « mort » n'est pas obligatoirement du côté que l'on pense. Dans Villa Vortex, le narrateur ne devient vraiment vivant qu'après sa propre mort, lorsqu'enfin il se reconfigure en un être authentiquement charnel, corps-cerveau, âme-esprit, lui permettant de devenir, à la toute fin du livre, un être humain à part entière, l'auteur du roman que l'on vient de lire. Mais durant sa « fausse vie » de machine bureaucratique, il lui arrive de « mourir », de s'échapper de la programmation sociale, par le rêve, les drogues, voire par la folie, et même déjà par la « mort » portée par le livre inachevé venu des limbes des Balkans, que le « double du narrateur » n'aura jamais eu le temps de finir... Je voulais montrer que nous « vivons » dans le monde du Démiurge techno-nihiliste, un monde dans lequel nous sommes paradoxalement enfermés dans l'ouverture toujours maximale des « possibles », sans que jamais un Acte authentiquement créateur ne les referme, sur l'infini qu'ils portent en eux. À la place tout toujours s'ouvre sur l'atroce forclusion de l'Anti-Polis, du Vortex nihiliste par lequel la Technique elle-même s'évapore, par exemple sous la forme d'un tueur en série qui passe de la « production industrielle de cadavres » dont parle Heidegger, à une tentative dérisoire, et j'espère terrifiante, de « production sur mesure de mortes-vivantes techniquement assistées ».
Il faut effectivement « mourir à soi-même » pour envisager avec une relative sérénité la terrible liberté qu'ouvre l'écriture, comme une « nouvelle vie », comme un « baptême » si vous voulez.
19 - Dans le « Quatrième Monde » de Villa Vortex, vous prenez ce qu'on pourrait appeler un « virage » mystique et futuriste, qui rappelle les romans de la Trilogie Divine de Philip K. Dick (Siva, L'Invasion divine, La Transmigration de Timothy Archer). Cet écrivain, que vous admirez, y retranscrit son expérience mystique et y introduit un certain nombre d'éléments gnostiques - passages de la Bible, citations bouddhistes, mais aussi extraits de la Divine Comédie de Dante. Cette comparaison vous semble-t-elle justifiée ? Avez-vous vécu une expérience mystique du même type ?
MgD - Dans American Black Box je dis quelque part que Villa Vortex est le récit de ma conversion du gnosticisme au christianisme, ou plutôt que ce récit est l'espace narratif à travers lequel cette conversion s'est faite.
20 - Dans vos différents romans, surtout à partir de Babylon Babies, vous vous êtes efforcé de faire se correspondre les théories scientifiques dont la narration se nourrit avec les formes suivant lesquelles elle se déploie. Ainsi de Villa Vortex, dont la saturation textuelle lui permet d'atteindre la « masse critique » nécessaire à la transmutation de la matière textuelle en énergie verbale. Thermodynamique, donc, mais aussi physique quantique, avec, par exemple, les antiparticules jumelles Georges Kernal/Paul Nitzos et leur synthèse mutante Franz Narkos. A un niveau plus structurel, les différents mondes de Villa Vortex s'articulent comme les différentes dimensions d'un univers, séparés mais reliés par des « failles » infinitésimales. On citera enfin les trous noirs/vortex de la villa du tueur, du tunnel de Tolbiac et de son prolongement vers les galeries de Tora-Bora. Ce procédé reste-t-il fondamental dans votre écriture ?
MgD - Oui, C'est la base de tout l'édifice, en tout cas à l'heure actuelle. J'essaie de l'approfondir dans Cosmos Inc. et sa suite, puis je sais que je le reprendrai dans la suite de Babylon Babies, et Liber Mundi. En revanche, il est certain qu'il ne sera pas systématique. Je hais les systèmes. J'opte pour les expériences transfiguratives. Mais il est vrai aussi que le coeur de cette expérience, c'est en quelque sorte le dévoilement de la structure intime de l'univers, et que les concepts de monade, d'interface, de membrane, de « boîte noire », de processus « métacodant », risquent d'être l'objet, je devrais dire : les « instruments » de mon travail durant un certain temps encore.
21 - Vous paraissez fasciné par la figure d'Eve. Est-ce parce qu'elle symbolise la liberté et la Connaissance, mais aussi le danger et le Mal qui en sont indissociables ?
MgD - Oui, tout principe porte en lui son principe contraire, rappellent fort à propos les théologiens anti-dialectiques de l'Église primitive.
22 - Vos romans sont souvent des road-novels, comme si le déplacement de vos personnages était indispensable au mouvement de la narration. Etes-vous, essentiellement, un « Voyageur » ?
MgD - Un étrange voyageur, alors, qui voyage devant l'écran de son ordinateur, et dans le monde que son esprit trace entre lui et ce qui s'écrit.
Un voyageur immobile. Un Voyageur temporel, plutôt que spatial ? En fait, la réponse est celle-ci : pour un écrivain c'est le monde qui voyage en lui, pour ne pas dire contre lui.
Global Cosmos
23 - Pouvez-vous nous rappeler en quelques mots ce que vous conceptualisez sous les vocables de « posthumain » et de « métahumain » ? Ecrirez-vous une suite à Babylon Babies, où est justement esquissé le surgissement d'une métahumanité ?
MgD - Le post-humain c'est le tout-dernier homme, le globhomme, l'homme zéro du nihilisme terminal, celui qui conçoit son corps selon les paradigmes du meccano biologique rationaliste ultra de M. Francis Crick et son fameux « modèle standard » qui sert prétendument à expliquer le fonctionnement de nos gènes alors que nous ne savons pas comment fonctionne 98 % de la structure , considérée comme « junk », c'est à dire déchet, bruit fossile, « useless information ».
Le Méta-Humain c'est le premier homme de l'autre humanité, celle qui précisément se sera séparée de la précédente - engluée dans ses dualismes mécanistes - en apprenant à user à nouveau des interrelations entre foi et connaissance ; la vérité des phénomènes de rétrotransposition et d'illumination biophotonique à l'oeuvre dans l'ADN dit « non-codant » lui apparaîtra évidemment comme les manifestations du corps-esprit en état de « glorification ».
Le Méta-Humain, c'est à la fois l'au-delà de l'Humain et l'au-delà de la Technique. C'est la fin du mécanisme, l'irruption du surphysique dans le champ même de la science expérimentale.
Ces concepts ne furent qu'abordés dans Villa Vortex, ils formeront l'ossature de la suite de la trilogie Liber Mundi, mais ils seront aussi centraux dans la suite de Babylon Babies, tout comme dans Cosmos Inc. et le cycle que ce roman ouvre, quoique selon des axes à chaque fois différents.
24 - Vos pages (« Le Cosmos est vivant », Laboratoire de Catastrophe générale) sur l'énergie et la matière sombres, constitutives de 96 % de l'Univers et votre petit essai de « cosmobiologie évolutionniste » subséquent sont passionnants. Si on les confronte à vos réflexions sur le « junk-ADN » composant, lui, 97 % de la double hélice génétique, on voit se matérialiser cette masse d'informations jusque là cachée, qui n'est pas prise en compte par la majorité des scientifiques et qui, pourtant, est justement ce qui nous manque pour comprendre le Cosmos. Selon vous, un retournement de situation a-t-il une chance de se produire ?
MgD - C'est précisément le sujet de Cosmos
Inc., mon prochain roman. Ce thème était déjà abordé dans Babylon
Babies, mais je ne possédais pas alors, je crois, tous les instruments
narratifs pour y parvenir.
Je note au passage que vous êtes la toute première
personne qui me pose une question au sujet de cet aspect très spécifique de mon
travail. Il faut dire qu'à la différence de beaucoup de nos génies nationaux, je
ne suis pas diplômé de Paris-VIII.
25 - Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est « l'écologie scientifique », que vous citez comme contre-exemple à « l'écolo-troskysme » altermondialisé ?
MgD - C'est l'écologie comme science, et non plus comme idole, comme néo-fétiche de la marchandise globale. C'est l'écologie de Frank Herbert, par exemple, l'auteur de Dune.
Les écologistes ne font pas d'écologie, mais de l'écologisme.
La seule écologie envisageable, c'est la terraformation de la Terre.
26 - En matière de conquête spatiale, quelle sera pour vous la prochaine « frontière » ? L'installation de bases habitées sur la Lune ?
MgD - Dans Cosmos Inc., ma vision de la conquête spatiale se résume à ceci : nous allons entrer dans un cycle de dévolution techno-scientifique, démographique, politique et culturelle sans précédent aux environs des années 2040. Nous disposerons sans doute de quelques stations en orbite, sur la Lune et peut-être même sur Mars, mais la fin de l'Humanité actuelle est déjà écrite, si j'ose dire. Peu à peu, les forces de l'obscurantisme étendront leur règne, les connaissances se perdront, les recherches scientifiques authentiques se verront interdites, le Monde Technique se retournera comme un gant dans la Matrice de Dévolution Générale.
27 - Savez-vous si les recherches sur le LSD et autres « portes de la perception » ont évolué depuis leur interdiction ?
MgD - Évidemment non, puisqu'elles sont toujours bannies du champ de la recherche, à l'exception de quelques « aventuriers de la science », tout juste considérés comme des pitres par leurs confrères académiciens, enfoncés tout raides dans le permafrost de leur convictions « rationnelles ».
28 - Est-il incongru d'envisager l'apparition d'une psychohistoire à la Hari Seldon (Isaac Asimov) ?
MgD - Pour qu'une psychohistoire à la Asimov voie le jour, encore faudrait-il que l'histoire humaine ne se fracasse pas contre son propre mur. J'imagine plutôt une sorte d'archéologie anthropologique que les premiers humains d'après cette humanité étudieront, probablement ailleurs que sur Terre, avec une certaine dose de fascination.
Christianisme
29 - Il y a quelques mois, vous avez reçu le baptême et êtes entré dans l'Eglise « catholique, apostolique et romaine ». A quelle nécessité intérieure cela répondait-il ?
MgD - La foi.
30 - Qu'avez-vous pensé du film de Mel Gibson, La Passion du Christ ?
MgD - Tout le contraire de ce qu'en ont pensé les intellectuels québécois, ou franchouilles.
31 - Que représente pour vous la ville de Jérusalem ?
MgD - La Capitale du Monde, et l'endroit sacré où le doigt de Dieu a tracé un signe destiné à toute l'Humanité : L'Alliance du Dieu Unique avec tout ce qui ne sacrifiera pas au culte des idoles.
32 - Votre attachement à Origène s'explique-t-il par la hauteur de ses écrits et le lien qu'ils établissent entre cosmologie et mystique, par son goût pour le retrait au désert ou par d'autres choses encore ?
MgD - Origène fut pour moi une porte d'entrée majeure vers la haute théologie chrétienne. C'est en fait grâce à lui si je suis parvenu à élaborer une ontologie personnelle dans laquelle foi et connaissance n'étaient plus médiées dialectiquement, mais plutôt de l'ordre de la nature corpusculaire ou ondulatoire de l'énergie et de la matière. Depuis, Saint Bonaventure, Saint Thomas d'Aquin, Denys l'Aréopagyte, Duns Scot, Jean Scot Erigène, Saint Augustin et quelques autres me permettent de pénétrer dans ce qui me semble avoir été la plus haute expérience spirituelle de l'humanité, complètement oubliée et dépréciée depuis des siècles, pour le résultat que nous savons.
33 - Vous vous définissez comme un « catholique du futur ». Qu'entendez-vous par là ?
MgD - Que le futur est déjà là.
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* entretien avec Patrick Raynal - Directeur
littéraire des éditions Gallimard, après le départ volontaire de Dantec pour
Albin Michel.