
"L'ère post-humaine a commencé"
par Maurice G. Dantec le 21/09/1999 L'Humanité
Rencontre de l'Humanité avec l'auteur de Babylon Babies. Un écrivain à part de la littérature française qui a posé son stylo sur le continent nord-américain.
Maurice G. Dantec dope le polar à Montréal. Observateur
des grandes mutations technologiques et culturelles de l'Amérique, Dantec nous
livre un polar tonitruant dans un monde déjanté où naît l'homme
nouveau.
Maurice G. Dantec s'est bâti, après seulement deux
polars au succès phénoménal - la Sirène rouge et les Racines du mal - une
réputation d'auteur populaire contemporain, nourri de musique rock'n'roll, de
philosophie nietzschéenne et deleuzienne, trempé au chaos planétaire de la fin
du XXe siècle. En écrivant Babylon Babies, c'est tout naturellement qu'il aborde
la science-fiction qu'il avait déjà approchée dans les Racines du mal. Babylon
Babies est l'histoire du passage de l'homo sapiens à l'homme bionique, via des
mutants confrontés aux désordres d'un monde décadent, où les héros mafieux,
guerriers cybernétiques ou illuminés de sectes accomplissent l'irréparable.
Maurice G. Dantec nous a reçus dans les locaux des éditions Gallimard, avant une
série de concerts qu'il donnait avec son vieux complice Richard Pinhas au sein
du groupe Schizotrope. Provocateur souvent, sincère toujours, Dantec ne prétend
pas détenir les vérités du monde. Il cherche, il fouine, quitte parfois à
emprunter des chemins déroutants.
Avec Babylon Babies, vous
faites un petit pas dans l'avenir. 2013, on peut considérer que c'est
aujourd'hui. Ce monde ressemble au nôtre, pourtant l'homme dans votre livre
s'apprête à franchir le grand pas, l'union du cerveau avec l'ordinateur, le
cerveau bionique. On peut le prévoir aujourd'hui, donc ça va avoir lieu, ça a
peut-être déjà eu lieu.
Maurice G. Dantec. Je pose simplement la
question : la littérature au tournant du siècle doit-elle continuer à faire
abstraction des mutations scientifiques en particulier mais aussi du fait
social, culturel, artistique, biologique, etc. ? Je ne suis pas un prophète, je
fais des romans. J'essaie de suivre une ligne de fuite, une nouvelle perspective
qui semble se mettre en place. L'union plus ou moins menée à terme de l'homme
avec la machine, c'est notre prochaine limite physique ou métaphysique. Il
suffit de regarder les titres des grandes revues scientifiques. Un scientifique
américain promet de créer des créatures vivantes artificielles. Maintenant. Il y
a eu Dolly, il y a les multiples expérimentations dans les laboratoires en
particulier en Amérique du Nord. J'ai l'impression que c'est
parti.
Michel Houellebecq dans les particules élémentaires
imaginait un univers de clones humains débarrassés des scories humaines, la
sexualité, la souffrance. Votre société post-humaine suggérée dans le roman,
c'est une société vivable ?
Maurice G. Dantec. Les prédicats sur
lesquels vont reposer ces nouvelles sociétés, cette nouvelle sexualité, ces
nouveaux rapports sociaux sont évidemment accompagnés des catastrophes
habituelles de l'histoire humaine. J'ai pris le parti pris romanesque de
distanciation, de curiosité par rapport à tout ça. C'est difficile d'y plaquer
des jugements moraux qui appartiennent à une époque
antérieure.
L'arrière-plan de Babylon Babies, ce sont les
guerres, les microguerres sur le continent chinois. Pourquoi
?
Maurice G. Dantec. C'était un des postulats de base du roman.
J'envisage un peu froidement que les grands empires du XXe siècle se disloquent.
Il me semble que c'est un processus en cours qui n'est pas près de s'arrêter. La
mondialisation des échanges économiques se traduit par la dislocation des
anciens modèles politiques, les États nations, les pays communistes. Il me
semble que la Chine va avoir du mal à échapper à tout
ça.
L'affaire yougoslave est un trait commun à vos deux derniers
romans. Manifestement, ce fut pour vous un choc.
Maurice G.
Dantec. C'est une grande tragédie, une grande erreur du XXe siècle. Après la
chute du mur en 1989, je m'étais dit on va tourner la page, l'Europe occidentale
va prendre le taureau par les cornes, elle va entreprendre un grand plan
Marshall pour les pays de l'Est. J'étais anticommuniste (alors que mes parents
ont été communistes) parce que j'étais russophile. J'aime les peuples slaves,
leur culture. Or, Milosevic, comme une sorte de Ceaucescu terminal décide de
survivre, utilise le nationalisme panserbe comme dernière cartouche et résultat,
il y a 300 000 morts en cinq ans. Je comprends, mais je regrette qu'un parti
comme le PC qui me semblait avoir compris un certain nombre de choses appelle à
manifester contre l'intervention de l'OTAN. On n'est plus dans les années
soixante à l'époque de la guerre du Vietnam.
Vous envisagez le
passage à l'homme bionique via les drogues et les schizophrènes. C'est la seule
voie ?
Maurice G. Dantec. C'est presque le sujet principal du
livre, essayer de décrypter les comportements déviants par rapport à nos normes
sociales que sont les prétendus grands malades mentaux. J'ai l'impression que ce
sont des cerveaux qui ne sont pas compris par nos sociétés. On ne sait pas à
quoi servent ces cerveaux qui ne fonctionnent pas dans notre économie mais qui
pourraient avoir un rôle à jouer dans une économie future. Est-ce que les
schizophrènes sont des malades mentaux ou des productions de la nature pour le
futur humain ?
Et les drogues ?
Maurice G.
Dantec. Le cerveau est une machine à fabriquer des drogues, il n'arrête pas de
produire des molécules neurochimiques qui commandent nos sentiments, nos
émotions, nos abstractions, nos perceptions. L'ordinateur biologique humain,
c'est une machine à fabriquer des logiciels neuronaux qui sont des
drogues.
Les phénomènes que vous décrivez avec beaucoup de
détails dans le roman sont apparemment inéluctables. C'est votre avis
?
Maurice G. Dantec. Cela dépend de la vision qu'on a de
l'histoire. Est-ce que l'homme contrôle son développement dans le monde et dans
l'histoire ? J'en doute. Les idéologies, quelles qu'elles soient qui ont pensé
qu'on pouvait avoir un contrôle absolu ou même relatif sur le développement me
semblent problématiques. C'est plus chaotique que ça. Le problème est de savoir
contre quoi on résiste. J'ai tendance à penser que la résistance est une forme
de retournement des valeurs. Je ne suis pas sûr que ce soit le rôle du romancier
de résister à l'économie générale du monde. Son rôle est d'embrasser tout ça,
d'en faire une matière romanesque. Ensuite, c'est aux acteurs sociaux, impliqués
dans la société de voir contre quoi et comment on peut résister. Dans le roman,
effectivement, tout semble ravagé par un flot. C'est un peu ce que je
pense.
Vous étiez à Vitry. Vous êtes allé vivre à Montréal en
disant qu'il n'y avait plus d'avenir en Europe...
Maurice G.
Dantec. Je suis obligé de vous prendre à partie, en tant que journaliste à
l'Humanité. On ne peut que constater les démissions successives du continent
depuis 1914. La France et ce qu'on appelle l'Europe est un continent responsable
de son suicide il y a quatre-vingts ans. Deuxième abdication, aussi bien envers
les dictatures fascistes et communistes, la collaboration de la France avec
Pétain, les guerres de décolonisation ratées. Aujourd'hui la France traîne des
pieds pour aller jeter quelques bombes sur Milosevic. Je me dis que le continent
n'est pas prêt à s'assumer comme puissance. Le projet américain existe, même si
les Américains sont des instruments de l'histoire, ils l'assument. La
superpuissance américaine ne s'est pas créée par décret. Elle l'est devenue
surtout à cause de nos déficiences. Maintenant elle gère sa puissance impériale,
en faisant des erreurs, mais aussi avec des avancées. C'est la nouvelle Rome,
même si pour beaucoup d'Américains c'est parfois un fardeau. L'intervention
actuelle en ex-Yougoslavie est l'aboutissement des non-interventions
successives. Les Européens sont responsables.
En fait, il y a des
problèmes qui m'intéressent et d'autres qui ne m'intéressent plus. L'Amérique du
Nord est à un stade où elle affronte les problèmes du futur, parce qu'elle a
déjà réglé les problèmes de base, c'est-à-dire l'union politique continentale.
Elle peut affronter les grandes nouvelles ruptures sociales et scientifiques qui
arrivent, quelquefois avec une dose d'idéalisme confondante, mais c'est le
centre de l'empire, c'est là où ça se passe. J'ai préféré aller là-bas pour voir
le problème de face plutôt que de rester dans la bourgade
parisienne.
Vous vous situez comment par rapport au polar, au
roman blanc ?
Maurice G. Dantec. C'est cette catégorisation qui
m'a aussi fait quitter la France. Pour moi, il y a des bons et des mauvais
livres. Dans ce qu'on a appelé un peu rapidement avec Manchette le polar, il y a
des romans de gare à 12 francs et des chefs-d'ouvre. De la même manière à la "
blanche ", il y a des romans sans intérêt, illisibles et des chefs-d'ouvre. Le
fait qu'en France tout passe par ces filtres est absurde. On écrit pour
retrouver des libertés qui nous sont impossibles autrement et au sein de la "
fraternité " des écrivains, on retrouve des catégorisations sociales ou
sociologiques absurdes. Ce que j'aime dans la culture américaine, c'est
l'absence totale de ce type de regard.
Que pensez-vous de l'état
de la littérature française ?
Maurice G. Dantec. La littérature
française me semble prisonnière de ces paradigmes, elle ne s'en sort pas. Le
polar a tendance à se complaire dans son ghetto du style : nous sommes les
derniers écrivains sociaux. Est-ce bien vrai ? D'autre part, les auteurs de la "
blanche " disent : nous sommes les derniers littérateurs. Il me semble qu'en
Amérique, les problèmes de style, de fond sont dépassés. Un grand roman, c'est
un roman dont les idées et le style forment un tout insécable. Qu'il s'agisse de
traiter un problème criminel, scientifique, social, ce qui compte c'est la
facture du roman.
Quels auteurs français contemporains vous ont
marqués ?
Maurice G. Dantec. Houellebecq a été un des chocs
littéraires de ces dernières années. Il y a Desforêts. En fait, il n'y a pas
grand monde. Par rapport à un James Ellroy par exemple aux États-Unis, Jim
Crumley, Robin Cook... j'ai du mal à trouver l'équivalent en France. Chacun son
territoire. Tous les grands traumatismes historiques de la seconde moitié du XXe
siècle, les grands cataclysmes au sens positif, la conquête spatiale,
l'informatique, qui bouleversent réellement nos conditions de vie, n'ont pas
lieu en France ou en Europe. Ce n'est pas de ma faute.
La
littérature peut-elle survivre dans le monde bionique que vous décrivez
?
Maurice G. Dantec. Si elle ne fait rien pour dire quelque
chose sur l'état du monde, elle disparaîtra en tant que littérature, même si la
production de livres continue dans le système marchand. Et si l'écrivain
français ne réagit pas, s'il ne comprend pas que les mutations en cours sont là,
qu'elles changent le monde, s'il n'a plus rien de pertinent à dire par rapport à
ça, la littérature française s'éteindra d'elle-même.
Propos
recueillis par Jacques Moran